19/06/2012 - British Amateur

Nommé le mois dernier Captain du R&A, une fonction prestigieuse, Pierre Bechmann est un homme engagé, passionné, parfois méconnu du grand public. Portrait d’un des meilleurs ambassadeurs du golf français à l’occasion du British Amateur organisé par le plus grand club du monde dont il est devenu l’ambassadeur.

Imaginez un Jacques Tati vêtu d’un impeccable costume bleu nuit, silhouette plutôt fine et allongée, longues jambes, façon d’occuper l’espace hésitante entre le déséquilibre et la suspension, mine surprise de n’être pas vraiment étonné par tout ce qui l’entoure, élégance de ceux qui semblent flotter un peu dans les nuages, légèrement à côté des contraintes temporelles auxquelles est soumis le commun des mortels… L’exagération théâtrale propre à Tati en moins, vous tenez à peu près Pierre Bechmann.
 
C’est en tout cas ainsi qu’il peut apparaître sur les parcours de vrai jeu de golf, de Chantilly à Saint Andrews en passant par l’Augusta National. Souvent coiffé d’un galurin qui, sur la tête de quiconque d’autre, paraîtrait ridicule, l’imperméable suspendu sur l’avant-bras, Pierre Bechmann promène son élégance de gentleman en toutes circonstances et par tous temps, qu’il fasse office d’arbitre, d’organisateur de tournoi ou de simple spectateur.
 
 

Pierre Bechmann est né vers la fin des années 1950 avec un niblick d’argent dans la main. Encore fallait-il comprendre sa valeur et apprendre à s’en servir. « J’ai eu doublement de la chance, convient-il. Celle de naître dans une famille de golfeurs, et celle d’être né littéralement sur le golf de Chantilly où il y a toujours une tradition d’équipe, d’accueil de grandes compétitions et de respect du jeu de golf. »
 
Sa passion pour le golf prend son envol très tôt, vers l’âge de 7 ans. Passion de jouer, mais aussi de voir jouer les autres, « meilleurs que moi ». Comme joueur ou comme accompagnateur, il est dès lors de tous les déplacements. A Chantilly, il fait évidemment partie de membres volontaires, s’occupant des tableaux de scores ou des départs, lors des grandes rencontres.
 
Mais cela n’était pas suffisant pour satisfaire sa passion. « Dès l’âge de 15 ans, j’ai pris pour habitude de faire des séjours de trois semaines, tout seul, à Saint Andrews. Je suis tombé amoureux de la ville et de la simplicité avec laquelle les gens prennent le golf. En France, quand je disais que ma passion était de jouer le championnat du club de Chantilly et de travailler les sonates de Beethoven, les gens me regardaient comme si j’étais un martien. En Ecosse, je n’avais pas de problème avec ça. Les gens s’étonnaient seulement que je n’aie pas un handicap plus bas… »
 
Tout semblait donc réuni pour que Pierre Bechmann soit adopté comme citoyen de plein droit dans le Saint des Saints. « Un jour, en 1976, nous avons reçu à Chantilly un match entre le Continent et les Îles Britanniques, dans la catégorie Youth, auquel je participais comme organisateur. A la fin du match, je suis appelé au club house. Coco Dupont et un de ses amis britanniques étaient en train de remplir un formulaire et m’ont posé quelques questions sur mon état-civil. Quand je leur ai demandé ce qu’ils faisaient, ils m’ont répondu que cela ne me regardait pas mais qu’il s’agissait tout de même de me présenter au Royal & Ancient ! Je me souviens physiquement de l’impression que le plafond descendait sur ma tête, de ma stupeur et de mon émotion. »
 
Six ou sept mois plus tard, à 20 ans, Pierre Bechmann était membre du R&A ! Depuis il n’a pas manqué une édition de la grande compétition annuelle de ce club, même lorsqu’il travaillait au Japon, à la fin des années 1980, comme avocat, sa profession. Et il n’a cessé de prendre des responsabilités : membre du Comité des règles pendant plusieurs années, membre du Championship Committee, qui organise notamment l’Open britannique et le British amateur, membre du General Committee, responsable d’un comité chargé du développement du golf junior, principalement dans les pays émergeants.
 
Le futur captain du R&A – il prendra ses fonctions au mois de septembre – est également membre d’un autre club très prestigieux. « Lorsqu’on m’a annoncé qu’on m’avait choisi pour être membre de l’Augusta National, je n’y croyais pas. Si on m’avait dit que je devenais commandant de la flotte islandaise, j’aurais été moins surpris… » Toujours est-il que Pierre Bechmann est une sommité, sauf le respect dû à sa très grande modestie. Cela en est même parfois agaçant : pas moyen de faire trois pas avec lui sur l’Old Course ou à proximité du club house de l’Augusta National, sans être arrêté par des personnes qui, le connaissant, viennent le saluer !
 
« Pierre est sans doute plus connu chez les Britanniques qu’en France, constate Alexis Godillot. C’est un homme très brillant, très intelligent, un avocat remarquable aussi. Il est musicien, très cultivé, il a beaucoup d’humour, de modestie et de finesse. On se connaît depuis pratiquement toujours, il a souvent été mon cadet dans les épreuves importantes, et nous jouons souvent ensemble. Il est un très bon 4 ou 5 de handicap. »
 
Lorsque Pierre Bechmann et Alexis Godillot, qui est l’une des plus grands joueurs amateurs de l’histoire du golf français, jouent ensemble, ils parlent évidemment de golf. Il faut préciser que le premier vient de succéder au second en tant que président du club de Chantilly : ils ont donc des préoccupations communes, mais des façons de voir les choses différemment.
 
« Pierre est très convaincu des valeurs de sa culture golfique, ironise Alexis Godillot. Il y a un peu ceux qui pensent comme lui et les autres. Il a une vision de la prospective qui est très éclairée, il se trompe parfois mais il a très souvent raison. Au risque de choquer les gens, il tend toujours vers un objectif, cela fait partie de ses qualités d’intelligence. Il n’hésite pas dire très fermement ce qu’il pense. Sur un parcours, par exemple, vous pouvez l’entendre lancer des choses du genre : « Tu te trompes, ce n’est pas comme cela qu’il faut faire, tu t’es comporté comme un saligaud, tu aurais pu m’atteindre au départ du 4, tu aurais dû t’excuser, tu es impardonnable. » Pierre est aussi très regardant sur le comportement des jeunes joueurs. » 
 
Bien qu’il place tout sur le compte de Jean-Louis Dupont, son mentor, Pierre Bechmann a aussi beaucoup œuvré dans l’intérêt des jeunes joueurs. « Coco (Dupont) a eu deux coups de génie en créant les championnats d’Europe amateurs et Boys et il est parvenu en plus à convaincre les Britanniques d’y participer au milieu des années 1970. Cela a provoqué des progrès considérables pour les pays européens, à une époque où les Britanniques étaient bien meilleurs. S’il y a aujourd’hui de grands joueurs européens, c’est largement grâce à ces compétitions. »
 
Apparemment, les débuts de ces épreuves internationales ne se sont pas faits sans peine. « Je me souviens des championnats d’Europe de 1979 en Tchécoslovaquie, à Marienbad, en pleine période Brejnev. Il y avait une tondeuse à main avec une roue bulgare, une autre hongroise, un moteur est-allemand… On avait 22 pays et on a tout fait tout seuls. C’était un travail énorme, très intense. »
 
Notre homme est également arbitre mais il préférerait que tous ses collègues soient ou aient été de bons joueurs de golf. « Un arbitre est fait d’abord pour aider les joueurs, notamment à chercher leurs balles à la tombée de drive, et à leur faire gagner du temps. » C’est lui qui veillait au bon déroulement de la dernière partie de l’Open, en 1999, à Carnoustie, où Jean Van de Velde fut sur le point de l’emporter. Voici comment il décrit l’épisode au cours duquel le champion français dut jouer depuis le ruisseau : « Le gladiateur était en train de taquiner le goujon. »
 
Si, d’après Alexis Godillot, Pierre Bechmann peut à la fois être « très britannique et vieille France », il est aussi « très drôle et blagueur en petit comité », selon Christophe Muniesa. Mais il sait aussi très bien se moquer de lui-même, se traiter de « deuxième ou troisième peau » en comparaison avec Coco Dupont, reconnaître s’être parfois retrouvé « complètement dans le potage »...
 
C’est d’ailleurs un peu ce qu’il craint que se produise le 28 septembre prochain, sur le tee du 1 de l’Old Course devant le club house du Royal & Ancient Golf Club de Saint Andrews. Ce jour-là, à 8 heures précises du matin, 8 heures pétantes même puisqu’un coup de canon sera tiré, il aura à driver devant l’ensemble des past captains, qui viennent de le choisir pour leur succéder, et près de deux cents personnes.
 
«  Je peux vous dire que les témoignages recueillis montrent que cette épreuve est suffisamment éprouvante nerveusement pour que l’on ait envie sans tarder d’aller prendre son petit déjeuner avec ses amis. Il suffit de voir les visages des past captain se crisper quelques secondes avant le coup fatidique pour comprendre qu’il s’agit d’une torture brève mais très intense. Je n’ai jamais vu de coup médiocre, j’ai au contraire en mémoire d’excellents drives et, plus j’y pense, plus je me demande comment ils font. Car cette compétition que l’on est seul à jouer est avant tout une compétition avec soi-même,  et ce ne sont pas les plus faciles à gagner. »
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