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Jade Schaeffer-Calmels : « On se bat et on continue parce que c’est notre passion ! »

Le 24 janvier, c’est la journée internationale du sport féminin. En France, un joueur sur trois est une femme. Mais sur le circuit professionnel, les difficultés s’enchaînent pour les golfeuses. On fait le point avec Jade Schaeffer-Calmels. 

Jade Schaeffer-Calmels. AFP

Jade, vous êtes professionnelle depuis de nombreuses années maintenant… Avez-vous remarqué une évolution dans votre pratique ?

Je suis joueuse professionnelle depuis plus de dix ans, donc c’est vrai que je commence à maîtriser le sujet ! J’arrive à évoluer entre les anciennes générations, et la nouvelle qui arrive. Nous sommes de plus en plus médiatisées, et c’est en partie grâce au Jeux Olympiques. Rio 2016, où les hommes et les femmes ont eu le droit de participer, nous a bien aidées. On en ressent encore l’effet aujourd’hui.

Depuis mes débuts, je constate que la discipline s’est professionnalisée. Chez les filles, le niveau est de plus en plus élevé. Nous sommes également de plus en plus nombreuses à jouer chez les pros. Il faut batailler pour être parmi les meilleures et briller.

Vous avez notamment quitté la Réunion à l’âge de 14 ans, pour le golf. Pour réussir, une joueuse doit-elle accepter de faire plus de sacrifices ?

C’est vrai que ça a été très dur pour moi de quitter mon île, mais je devais passer par là pour réussir. A l’époque, je ne pensais pas passer par la filière fédérale, mais ça s’est finalement très bien déroulé. Je me suis retrouvée au Pôle Espoir de Montpellier. Et preuve que le golf féminin a évolué, à l’époque nous n’étions pas beaucoup de femmes.
Pour arriver au plus haut-niveau, il faut savoir faire des sacrifices. Nous les femmes, nous en faisons. Parfois ça ressemble même à une croisade, parce qu’à un moment donné, il faut penser au bébé… Devenir maman, ça compte aussi. Mais il y a des choix à faire, surtout quand on veut compter parmi les meilleures du monde.

Est-ce que le fait de devenir mère est conciliable avec une carrière de golfeuse professionnelle ?

C’est toujours possible d’avoir un enfant en pleine carrière. On peut très bien évoluer sur les circuits tout en étant maman. C’est un choix à faire. Je partage ma vie avec un golfeur, la question s’est vite posée parce que cela fait longtemps que nous sommes ensembles. Mais je me souviens qu’il y avait plus de mères pros la génération avant moi. Il y avait même une crèche à l’époque, avec une gardienne d’enfants qui faisait tous les tournois pour que les mamans continuent de jouer tout en restant près de leurs bébés.

Maintenant c’est difficile de pouvoir vivre sereinement du golf

Vous avez été 10e joueuse européenne, vous avez gagné de gros tournois. Est-ce qu’à l’époque il était plus simple de vivre du golf ?

A cette époque, c’était plus serein qu’aujourd’hui. En ce qui me concerne, j’ai toujours eu du mal à demander des sponsors et donc d’en avoir. J’ai eu la chance tout de même de pouvoir compter sur des sponsors matériels qui m’ont toujours soutenue. Avant, il y avait beaucoup de tournois, et de l’argent. Le gros problème aujourd’hui, c’est que nous avons moins d’événements, toujours autant d’argent, mais il est moins bien réparti. Il y a des tournois qui proposent énormément d’argent, et d’autres qui en donnent beaucoup moins. C’est plus inégal qu’il y a quelques années. Maintenant c’est difficile de pouvoir vivre sereinement du golf. C’est pourquoi ça que je participe à des Pro-Am et à des événements à côté, pour pouvoir continuer à vivre de ma passion.

Qu’est ce qui a changé ?

Il faut vous imaginer qu’aujourd’hui, les tournois que nous avons sont surtout basés en Australie, en Asie, aux Emirats, un peu en Afrique du Sud… Mais c’est l’European Tour qui organise ces tournois en dehors du territoire européen. Il y a de moins en moins de tournois sur le continent. Et puis à l’époque, les dotations allaient entre 200 et 500 000 euros. 200 000, c’était le minimum. Maintenant, ça va de 110 000 à 1,5 million. C’est moins bien réparti qu’avant. C’était plus simple il y a quelques années. Les grosses dotations étaient peut-être moins grandes, mais dans la mesure où on avait des résultats régulièrement, on gagnait donc de l’argent régulièrement. Le gros souci de notre Tour réside dans la difficulté de trouver des sponsors pour des tournois en Europe.

Et ce n’était donc pas le cas il y a encore quelques années...

En fait, c’est très bizarre comme situation. Ma soeur était avec moi sur le circuit, mais elle a commencé avant moi, au début des années 2000. Elles avaient une quinzaine de tournois dans l’année, moi je jouais encore en amateur. Elle me racontait que c’était bien, que c’était dur au début car elle ne gagnait pas beaucoup d’argent, mais les voyages coûtaient moins cher vu que les tournois avaient lieu en Europe. Et puis ça a très vite évolué, on est arrivées à jouer 28 tournois dans l’année ! C’était énorme. Plus on a de tournois, plus on a de chances de gagner. Donc, plus de chance de gagner d’argent. Moi, plus je joue, plus je performe. Donc c’était génial. J’ai vécu cette belle période du circuit européen féminin, c’était trop bien.

Aujourd’hui on se retrouve dans une situation quasi-inverse. On m’empêche parfois de jouer des tournois pour que les filles gagnent plus d’argent, ils font des événements sur invitations, il y a des tournois où on joue en double avec des amateurs… Aujourd’hui il n’y a plus beaucoup de tournois, plus beaucoup d’argent, et beaucoup de temps à côté par contre. On a beau nous entraîner, à un moment il faut gagner des sous. On se bat, et on continue surtout parce que c’est notre passion !

Est-ce que c’est le cas en France ?

Il faut tout de même féliciter la France et les investisseurs français, qui jouent le jeu chaque année. On est le pays européen à avoir le plus de tournois du circuit féminin. Notre pays est de mieux en mieux représenté. Tous les ans, une Française remporte un tournoi. Je souhaite que ce soit encore le cas cette année… Et pourquoi pas moi d’ailleurs ?

Quelles seraient les solutions pour faire évoluer le golf féminin dans le bon sens ?

Je n’ai pas de solutions. On communique de plus en plus, on est de plus en plus féminines, on est de plus en plus suivies… mais j’ai l’impression qu’on fait tout le temps marche arrière. J’ai un peu peur pour mon circuit, pour le golf féminin en Europe, ça craint clairement. Ce n’est pas serein.

Vous disiez dans une précédente interview vouloir rejouer au plus haut-niveau...Et continuer votre métier. Qu’est ce que cela signifie ?

Je me pose forcément plein de questions. Et ce, depuis plusieurs années mais je ne suis pas la seule dans ce cas. J’en discute souvent avec d’autres golfeuses du circuit. Il y a même des jeunes Françaises qui se disent déjà maintenant, “mince, qu’est ce que je peux faire pour gagner plus d’argent à côté, pour jouer au golf ?” Parce qu’elles ne peuvent jouer que de temps en temps en compétition. Mais pour performer, il faut pouvoir jouer. Actuellement, c’est très difficile. Donc mon défi est de continuer mon métier, et évidemment retrouver mon meilleur niveau. Je suis sûre au fond de moi que je peux encore gagner.

Vous partagez votre vie avec un golfeur professionnel. Est-ce que vous ressentez des différences dans votre pratique ?

La différence est flagrante au quotidien. Même quand il me parle de golf, je me rends compte que la vision des choses n’est pas la même. En fait le golf féminin et le golf masculin ne sont pas comparables. Nous jouons au même jeu, mais nous ne pratiquons pas le même sport. Le golf masculin a de grands atouts, mais le golf féminin en a tout autant. Il faut juste avoir un œil averti pour l’apprécier à sa juste valeur. Je suis une fille qui tape plutôt fort dans la balle, mais j’ai côtoyé plein de joueuses qui tapent moins fort, mais qui performent beaucoup mieux. Il faut savoir apprécier ce genre de joueuses très régulières, dont les gestes sont beaux, amples, souples… Ils sont d’ailleurs la plupart du temps beaucoup plus inspirants pour les amateurs qui peuvent plus s’inspirer du golf féminin que du golf masculin. Dans le golf féminin, il y a de tout. De la finesse, de la brutalité, de la force… C’est beau ! Je trouve ça génial que de regarder un sport comme celui-ci, où il y a de tout.

Vous êtes comme un modèle pour la nouvelle génération de golfeuses en France...

Quand je suis arrivée sur le circuit, j’avais l’impression d’être aussi là pour aider les générations futures. Je reçois régulièrement des messages de jeunes joueuses, qui me demandent des conseils pour les voyages en Australie, pour les valises à préparer... Je les aide volontiers. On s’entraide, on se serre les coudes.


Par Mathilde L'AZOU
24 janvier 2019