Accueil / Actus / Lifestyle / Culture / Les grands champions français de jadis #3 : Marcel Dallemagne

Les grands champions français de jadis #3 : Marcel Dallemagne

Successeur d'Arnaud Massy au palmarès de l'open de France, Marcel Dallemagne réalisa, avant la Seconde Guerre mondiale, l'exploit, toujours inégalé, de soulever trois années de suite la coupe Stoïber. Un triple fait d'armes qui ne doit pas occulter la carrière jalonnée de succès du professionnel de Saint-Germain-en-Laye.

Marcel Dallemagne en 1927. Bibliothèque nationale de France

Après ceux consacrés à Arnaud Massy et Louis Tellier, cet article est le troisième volet d'une série sur les grands champions qui ont marqué les débuts de l'histoire du golf en France.

En ce jeudi 2 juillet 1936, la France du golf tient enfin son successeur à Arnaud Massy : à Saint-Germain-en-Laye, Marcel Dallemagne devient le premier Français à triompher dans l'open de France – l'omnium international de France, comme on l'appelle alors – depuis la quatrième victoire du Basque en 1925. « Depuis onze ans, aucun joueur français n'a pu remporter cette compétition : trois fois Auguste Boyer a été second et René Golias, une fois : toujours un professionnel anglais enlevait le titre », note le journal L'Auto dans son édition du lendemain. Cette victoire s'apparente même à un triomphe, puisque Dallemagne l'emporte en play-off face à Henry Cotton, l'un des meilleurs pros d'outre-Manche de l'époque, vainqueur du premier de ses trois opens britanniques deux ans auparavant. Le mano a mano entre les deux champions est d'ailleurs homérique : après avoir bouclé les quatre tours réguliers en 277, soit neuf coups de mieux que leur plus proche poursuivant, Dallemagne arrachant le play-off d'un ultime birdie à 3 m au 18, les deux hommes disputent un barrage sur trente-six trous supplémentaires le lendemain. Le score : 139 pour le Français (69 et 70), 140 pour l'Anglais (70 et 70)... « Le fait d'être parvenu à faire cet effort prouve la classe exceptionnelle de ces joueurs. Mais Henry Cotton avait déjà donné cette preuve : Marcel Dallemagne, à son tour, l'a donnée », s'enthousiasme l'envoyé spécial du quotidien sportif.

Le pro des têtes couronnées

Dallemagne Havers
Marcel Dallemagne (g.) et l'Anglais Arthur Havers, en 1927 (BNF)

Ce triomphe vient couronner la carrière de Marcel Dallemagne, entamée bien des années auparavant. Né le 11 décembre 1898 au Port-Marly (Yvelines), il enseigne depuis 1922 à quelques kilomètres de là, à Saint-Germain-en-Laye justement. Depuis le milieu des années 20, cet athlétique golfeur (1,80 m et près de 80 kilos) brille aux quatre coins de l'Europe : en 1927 il remporte l'open de Belgique, en 1931 l'open de Suisse, en 1933 l'open des Pays-Bas. En 1934 il se classe quatrième de l'open britannique disputé au Royal St George's Golf Club ; puis en 1936, une semaine avant son triomphe en France, il réalise sa meilleure performance dans « The Open », terminant à deux coups seulement d'Alf Padgham au Royal Liverpool Golf Club. En France, il collectionne les titres, notamment celui de l'omnium national dont il soulève le trophée en forme de bouclier en 1930, 1932 et 1935. Sur le parcours comme en dehors, Dallemagne s'impose et en impose : « Imaginez un beau gars, au visage franc, énergique, que couronne une chevelure calamistrée. Il parle peu, gesticule le moins possible ; travaille avec acharnement, avec adoration son métier qui est aussi un art, un merveilleux art », s'enflamme le quotidien Paris-Midi au lendemain de sa victoire dans l'omnium national de 1932. Les conseils de l'élégant professeur de Saint-Germain sont tellement prisés qu'il est sollicité par les têtes couronnées d'Europe : la princesse Murat, le prince d'Essling et surtout le roi Léopold III de Belgique et sa deuxième épouse la princesse de Réthy figurent parmi ses élèves les plus prestigieux !

Un triplé unique dans l'histoire de l'open de France

L'Auto 1938
Extrait du journal L'Auto du 23 juin 1938.

Dans le sport, et plus particulièrement dans le golf, confirmer sa suprématie est considéré comme plus difficile que de gagner pour la première fois. Pourtant, Marcel Dallemagne se montre encore plus brillant en 1937, année au cours de laquelle il remporte les opens de France (à Chantilly), d'Italie, de Suisse et de Belgique ! Également vainqueur du championnat de l'A.P.G.F. (ancêtre de PGA France, l'association des pros français) et d'un quatrième omnium national, il devient le premier à soulever les trois trophées nationaux majeurs lors d'une même saison ! « Dallemagne est bien le premier golfeur de France », note L'Auto ; « le meilleur joueur de la saison », abonde L'Excelsior. L'année suivante, 1938, sera à peine moins glorieuse : même s'il ne remporte qu'un seul titre international – l'open de France disputé à Fourqueux – ce succès fait de lui l'auteur du premier triplé dans l'histoire de l'épreuve. Un record qui, trois quarts de siècle plus tard, tient toujours ! Cette troisième victoire, acquise avec cinq coups d'avance sur Pierre Hausséguy, est assortie de deux exploits réalisés lors du premier tour : une carte de 65 améliorant le record du parcours établi quelques minutes plus tôt par Pierre Hirigoyen, et « chose extrêmement rare dans une grande épreuve, […] un trou – le n° 12, long de 125 mètres – en un seul coup » comme le rapporte L'Auto !

Un dernier coup d'éclat à cinquante ans

Malgré la quarantaine qu'il atteint à la fin de cette année 1938, rien ne semble pouvoir empêcher Dallemagne de continuer à écumer les palmarès en France et en Europe. En 1939, tout se déroule « normalement » : s'il échoue dans sa quête d'un quatrième open de France consécutif (il se classe neuvième au Touquet, loin de l'Argentin Martin Pose), il remporte néanmoins le Grand Prix de l'A.P.G.F. et l'omnium national. Cette même année, c'est en Suisse, où il participe à l'open national, que sa carrière connaît son seul et unique coup d'arrêt : aux derniers jours d'août, il doit quitter précipitamment les Alpes valaisannes pour répondre à ses ordres de mobilisation... Durant six ans, le golf professionnel est mis en pause par la guerre, même si l'omnium national est disputé de 1942 à 1945 dans la zone occupée. Après le conflit, Dallemagne retrouve comme ses confrères les compétitions internationales, et signe un dernier coup d'éclat... à l'open de Suisse. À Crans-sur-Sierre, un club où il officie une partie de l'année en tant que professeur, il remporte son troisième succès dans l'épreuve, et son dixième open national. À cinquante ans, huit mois et vingt-trois jours, il établit au passage un record d'âge que même Miguel Ángel Jiménez, plus vieux vainqueur d'un tournoi depuis la création du Tour européen en 1972 (lors de l'open d'Espagne en 2014), n'est pas parvenu à battre ! Lauréat d'un cinquième et dernier omnium national en 1950, Dallemagne quitte peu à peu le circuit pour se consacrer à ses leçons à Saint-Germain, où il enseigne jusqu'à la fin de sa carrière. On ne sait que peu de choses de cette période, si ce n'est qu'il continuait à promener son élégante et vénérable silhouette sur les parcours français, remettant notamment le trophée de l'open de France au vainqueur jusqu'au début des années 1990. Il s'éteint le 30 décembre 1994, dans le Cher, laissant le souvenir d'un champion et d'un gentilhomme.

Dallemagne ODF
Marcel Dallemagne à l'open de France, au début des années 90 (Alexis Orloff / ffgolf)

Par Alexandre MAZAS
13 mai 2020