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Paroles de coach #5 : Christian Cévaër

Double vainqueur sur le Tour européen, Christian Cévaër a mis un terme à sa carrière de joueur fin 2013 pour se tourner vers l'enseignement. Aujourd'hui enseignant à Saint-Cloud et à Saint-Malo, il met sa science du petit jeu au service des pros comme des amateurs.

Comment avez-vous découvert le golf ?
Grâce à mon père, qui était l'un des membres fondateurs du premier golf de Nouvelle-Calédonie, le golf de Dumbéa. C'était en 1981, donc j'avais onze ans. Je n'avais jamais joué au golf auparavant : j'avais fait beaucoup de tennis, un peu de gymnastique et, évidemment, pas mal de sports nautiques. J'ai vraiment basculé dans le golf un an après, quand mon père a été nommé à Tahiti, où existait déjà le beau golf international de Tahiti dans lequel enseignait Exalt Hopu. Ce professeur charismatique est responsable d'une multitude de vocations golfiques en Polynésie, comme Éric Tardiff qui est pro à la Baule, Philippe Uranga qui est directeur technique régional de Nouvelle-Aquitaine, ou encore Jean-Yan Dusson qui est pro à Gruyère en Suisse. Exalt Hopu a été mon premier professeur, et chapeau à lui car de sa petite île à l'autre bout du monde il m'a amené à mon premier titre, celui de champion de France cadets en 1986 à Chantilly.

Après la Nouvelle-Calédonie et Tahiti, où le golf vous a-t-il mené ?
J'ai eu la chance de poursuivre ma scolarité à Pebble Beach, en Californie, où j'ai fait quatre ans de lycée de mes quatorze à mes dix-huit ans. Exalt et mon père, constatant mes bonnes dispositions dans le golf, ont songé à m'envoyer là-bas, sachant que la Californie est deux fois plus proche que la métropole ! Donc je me suis retrouvé à l'internat là-bas, tout seul. À Pebble Beach, j'ai continué à jouer au golf sous les ordres de Ben Doyle, un instructeur réputé adepte de la méthode « The Golfing Machine », tirée du livre du même nom (d'Homer Kelley en 1969, ndlr). En parallèle de ma scolarité, à compter de mon titre de champion de France cadets en 1986, j'ai commencé à jouer les grandes compétitions internationales amateur tous les étés pour la Fédération française de golf, sous la supervision de l'entraîneur national de l'époque, François Berthet.

Cevaer Lancome 2003
Lors du Trophée Lancôme 2003 (Alexis Orloff / ffgolf)

À quel moment avez-vous réalisé que vous aviez le potentiel pour passer pro ?
Ça a été mon rêve dès l'âge de douze ans, et ce rêve s'est nourri au fil de mes progrès. Je me souviens qu'à Tahiti, après nos entraînements du samedi après-midi, Exalt nous invitait chez lui pour prendre le goûter en regardant les résumés du PGA Tour sur K7 vidéo qu'il recevait d'un ami hawaïen ! Ça nous servait de carotte pour bien nous appliquer à l'entraînement, et c'est en voyant ça que j'ai commencé à rêver. Et dans ces K7, les commentateurs faisaient souvent référence à l'université qu'avait fréquenté tel ou tel champion. Donc très vite, j'ai su que la filière américaine était excellente. Par mes performances golfiques dans les championnats lycéens en Californie et avec les équipes de France, j'ai attiré l'attention de recruteurs américains. Je voulais clairement aller à Stanford, à San Francisco, mais Wally Goodwin, le coach qui me voulait le plus, officiait à Northwestern, du côté de Chicago. Le climat qu'il y a là-bas n'était clairement pas le rêve pour un jeune homme du Pacifique Sud, mais au début de ma dernière année de lycée, ce coach a obtenu le job à Stanford ! Et j'ai été sa recrue numéro 1 à l'université, où je suis arrivé en 1988.

Comment se sont passées ces quatre années de fac ?
Un peu à l'image de mon idole, Tom Watson, et d'un jeune joueur que j'admirais beaucoup à l'époque, un certain Phil Mickelson, j'ai choisi de faire des études de psychologie. Je me disais que ça ne pouvait que m'aider dans ma future carrière de sportif professionnel. Golfiquement parlant, j'ai gagné le PAC-10 Championship, le championnat de conférence de la côte Ouest, lors de ma première année en 1989, et lors de ma dernière année en 1992. J'avais comme coéquipier Notah Begay III, qui a joué sur le PGA Tour. Au total j'ai remporté quatre victoires individuelles, et j'ai été nommé deux fois All-American, donc ça s'est plutôt bien passé pour moi !

Stanford a eu un étudiant devenu célèbre peu de temps après vous : Tiger Woods. L'avez-vous rencontré ?
Il est arrivé en 1994, deux ans après mon départ, puisqu'on a six ans d'écart. Je l'ai rencontré pour la première fois, en compagnie de son père Earl, à Saint-Nom-la-Bretèche en 1990, je crois. Il était venu jouer un match opposant la ligue de Paris à la ligue de Californie du Sud, si ma mémoire est bonne. Comme il savait que j'étudiais à Stanford, et que lui et sa famille se projetaient déjà vers Stanford, son père m'avait invité à dîner pour en discuter. Du fait de cette connexion, on s'est toujours salués quand on se croisait sur les tournois par la suite.

C'est une fois diplômé que vous êtes passé pro ?
Non, car à l'époque il y avait encore le service militaire obligatoire ! Mais j'ai été gâté par la Fédération, qui m'a donné une des deux places dont elle disposait au bataillon de Joinville. J'étais avec un copain, Mickhael Garabedian, qui est enseignant aujourd'hui. Donc j'ai fait une année de golf amateur à plein temps avant de passer pro en 1993, et c'est à cette époque que j'ai commencé à m'entraîner au golf de Saint-Cloud, qui est ma base aujourd'hui. Durant cette dernière saison amateur, j'ai gagné les Internationaux d'Inde à Calcutta, j'ai joué les championnats du monde à Vancouver où l'équipe de France a pris la médaille de bronze, et j'ai été double médaillé d'or aux Jeux méditerranéens en 1993, par équipe et en individuel. Et juste avant de passer pro, comme j'étais numéro 1 amateur en France, j'ai reçu une invitation pour le championnat de France professionnel... que j'ai gagné ! Ça commençait bien !

Sur quel circuit vous retrouvez-vous quand vous passez pro ?
Fin 1993 je participe aux cartes européennes, où je rate la carte de deux coups seulement. Je me retrouve donc sur le Challenge Tour en 1994. J'ai fini par monter sur le Tour l'année suivante, après un nouveau passage aux cartes. J'ai perdu mes droits de jeu fin 1997 après une très mauvaise saison, et je me suis retrouvé sans rien, même pas une catégorie sur le Challenge Tour. Donc j'ai fait mes valises et je suis parti en Asie. J'ai fait trois mois de golf guère concluants là-bas, puis je suis rentré en Europe. J'ai eu la chance de rentrer sur quelques tournois du Challenge Tour, et le 12 juillet 1998, le jour même où la France a été sacrée championne du monde de football, j'ai remporte ma première victoire européenne au Volvo Finnish Open ! Mais malgré cette victoire, je n'ai pas réussi à finir dans le top 15 du circuit, puisque je n'avais joué qu'une demi-saison, donc je suis repassé par la Q-School, où j'ai réussi à reprendre la carte du Tour. Mais à cette époque-là, j'avais entamé un travail en profondeur sur mon swing avec mon coach Marc Amelot, de l'académie Leadbetter à Cannes-Mandelieu, qui m'a entraîné pendant deux ans. Je me suis donc retrouvé sur le Tour en 1999 en pleine transformation de swing, ce qui fait que j'ai galéré un moment. J'ai donc perdu la carte en fin de saison, pour retourner sur le Challenge Tour en 2000. Ça a commencé à payer cette année-là, puisque j'ai à nouveau gagné, une fois de plus en Finlande, lors du Finnish Masters.

En 2013, j'étais vraiment sur les rotules, et quand l'été est arrivé j'ai senti en moi que j'étais à bout de course.

Vous avez ensuite passé treize ans sur le Tour européen, marquées notamment par deux victoires. Pourquoi cette aventure s'est-elle terminée fin 2013 ?
Je suis donc remonté sur le Tour en 2001, et cette année-là j'ai été le dernier à conserver ma carte. L'année suivante, je me suis cassé le coude au ski, donc j'ai manqué quasiment toute la saison, et j'ai joué sur exemption médicale en 2003. Puis en 2004, j'ai remporté mon premier succès lors de l'open d'Espagne. Et en 2009 mon deuxième, l'European Open, mon Majeur à moi puisqu'il y avait vingt joueurs du top 50 mondial sur ce tournoi... Mais dix ans après ma blessure au coude, j'ai eu de nouveaux problèmes au même coude en 2012, et j'ai dû me faire opérer. J'ai manqué toute la deuxième partie de la saison, donc j'ai rejoué sur exemption médicale en 2013. Cette année-là, j'étais vraiment sur les rotules, et quand l'été est arrivé j'ai senti en moi que j'étais à bout de course.

C'est durant cette dernière saison que vous avez songé à vous tourner vers l'enseignement ?
Oui. Enfin, l'idée s'est imposée à moi en cours d'année, car en attaquant 2013 je n'avais aucunement l'intention d'arrêter ma carrière de joueur. C'est venu par la force des choses, parce que je n'étais plus aussi compétitif que je le souhaitais. Je me suis dit qu'il y avait peut-être d'autres façons de vivre du golf. Et comme j'avais passé mon premier degré d'entraîneur lorsque j'étais au bataillon de Joinville, j'avais la qualification requise pour enseigner. Il a fallu néanmoins que je me remette un peu à niveau ! Quand j'ai décidé de switcher, transmettre mon savoir a été une évidence pour moi. Et comme depuis plusieurs années je collaborais avec Golf Européen et Golf Magazine, qui me demandaient des articles pédagogiques orientés sur le putting et le petit jeu, j'ai voulu m'orienter vers ces secteurs-là en particulier. Le fait d'avoir participé également à un DVD de leçons sur le petit jeu réalisé par Journal du Golf, qui s'intitulait « Viens prendre ta leçon ! », m'avait également amené à réfléchir à la façon dont je devais concevoir que je voulais transmettre. Donc quand j'ai rangé les clubs au placard, j'ai fait passer le message que je voulais coacher.

Cevaer British 2004
Lors du British Open 2004 disputé au Royal Troon (Alexis Orloff / ffgolf)

Où commencez-vous cette nouvelle carrière ?
À l'époque je vivais à Murcie, en Espagne, où j'ai commencé à accueillir mes premiers clients en stage dans les golfs de la région. À la même période, ayant eu vent de mon désir de coacher, le golf de Saint-Cloud m'a contacté puisque le poste occupé par Peter Dawson se libérait. Ça m'a évidemment intéressé de pouvoir apporter mon expérience de joueur à leur équipe de Gounouilhou. En parallèle j'étais également sollicité par Golf+ pour commenter des tournois, donc les premiers mois de ma nouvelle carrière ont vite été marqués par de nombreux voyages, chose qui m'a vite déplu... Ça n'avait pas de sens d'arrêter la vie de circuit pour en reprendre une autre ! Avec ma famille on est donc rentrés en région parisienne, et j'ai commencé à plein temps à Saint-Cloud, entre le coaching des équipes et les cours individuels.

Avez-vous eu des sollicitations pour entraîner des joueurs professionnels ?
Bien sûr. Je ne voulais pas être coach à plein temps sur le Tour pour les raisons que je viens d'évoquer, mais pas mal de pros sont venus me voir, que ce soit régulièrement ou ponctuellement. Je peux citer Gary Stal, Julien Quesne, Romain Wattel, Victor Riu, Jérôme Lando-Casanova, Jean-Baptiste Gonnet, Julien Brun, Jose-Felipe Lima, Robin Roussel, Hubert Tisserand et d'autres encore. Je n'ai jamais voulu me limiter à tel ou tel type d'élève, pro ou amateur en l'occurrence, car j'estime que c'est enrichissant de travailler avec tout le monde.

Vous êtes aujourd'hui également présent à Saint-Malo. En quoi consiste cette nouvelle mission ?
Début 2018 j'ai été contacté par Serge Raulic, le patron du groupe qui gère les thermes de Saint-Malo, et le directeur du Saint-Malo Golf Resort, Franck Nicol, pour monter mon académie chez eux. Ils venaient d'investir dans de belles infrastructures, et c'était d'autant plus intéressant pour moi que j'ai pu participer à l'élaboration de cette académie pour en faire un centre d'entraînement complet dédié au petit jeu. L'endroit dispose donc de toute la technologie moderne, mais aussi de deux wedging greens avec des aires de départ engazonnées pour s'exercer à 80-100 m en conditions réelles. J'y suis une semaine par mois pour accueillir des élèves, et ça m'occupe bien !

Quels sont les enseignants qui vous ont marqué, et en quoi leur influence transparaît-elle dans votre enseignement ?
Exalt Hopu, Ben Doyle, François Berthet, Marc Amelot et Benoît Willemart ont été mes coachs successifs tout au long de ma carrière de joueur, mais j'ai aussi eu la chance d'avoir des rapports avec de grands noms de l'enseignement comme John Jacobs, David Leadbetter, Pete Cowen, Butch Harmon, Martin Chuck de « Tour Striker » et Bobby Clampett d'« Impact Zone ». Toutes ces rencontres m'ont évidemment marqué et, je suppose, la philosophie de chacun se retrouve dans ce que je transmets à mes élèves. Je ne me considère pas comme appartenant à une école ou une méthode d'enseignement, mais j'axe toujours mon coaching sur ce qu'on appelle le « scoring game ». Il faut savoir que 60 % des coups que l'on tape sur un parcours le sont à 100 m et moins, donc c'est clairement le secteur à travailler pour améliorer ses scores. Les fondamentaux pour réussir dans cette zone cruciale sont la bonne gestuelle, la bonne technique et la bonne biomécanique. Donc mon stagiaire commence au putting, puis passe au petit jeu, et ensuite au grand jeu. C'est mon approche pédagogique, mais il est évident que je peux répondre à toute problématique : si l'élève veut travailler le driver, on travaille le driver ! Mais je trouve que ça a du sens pour tout golfeur de travailler en priorité le petit jeu. Et, évidemment, comme tous les coachs modernes, je vais veiller à ce que mon élève ait non seulement la meilleure gestuelle, mais aussi la meilleure attitude sur le plan mental pour faciliter ses progrès.

Vous avez eu 50 ans cette année. Songez-vous à reprendre votre carrière de joueur pro sur le circuit senior ?
Absolument ! J'ai très envie de retrouver la compétition, d'autant plus que j'ai l'avantage d'être exempté de cartes grâce à mes victoires sur le Tour européen. Je devais commencer cette année, mais comme ça a été annulé à cause du Covid-19, ma rookie year sera 2021. Et comme il n'y a qu'une douzaine de tournois au calendrier, je pense que j'essaierai d'en jouer un maximum. Après cela, selon la façon dont se déroulera la prochaine saison, je suis tout à fait ouvert à tenter ma chance aux cartes du circuit américain. Mais on n'en est pas encore là... D'abord, il va falloir que j'organise mes différentes activités professionnelles différemment pour pouvoir m'entraîner correctement et être compétitif, sinon ça n'aura pas d'intérêt.

Cevaer
(Alexis Orloff / ffgolf)

Par Alexandre MAZAS
25 juin 2020