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Dr Olivier Rouillon : « Optimiser la performance et réduire les risques de blessure »

En marge de la conférence organisée par la ffgolf et l'Ensam le 2 octobre dernier, le médecin fédéral explique les tenants et aboutissants de la biomécanique, discipline encore méconnue, mais qui ne cesse de prendre de l'importance dans l'univers du golf moderne.

Comment définit-on la biomécanique ?
C'est l'étude du fonctionnement du corps humain dans un certain nombre de gestes. Ces gestes vont de ceux de la vie quotidienne, comme la marche, à des gestes sportifs bien spécifiques. La biomécanique du sport cherche donc à comprendre comment le corps humain s'organise pour réaliser un geste sportif, et dans le cas du golf un swing. Tout est parti de l'analyse de l'homme debout, qui marche, qui court, qui saute. Au début, la biomécanique disait juste quel muscle se contractait, à quel degré l'articulation tournait, etc. C'était de l'observation pure et simple.

Puis des outils sont apparus, comme les plaques de force qui enregistrent ce qui se passe au niveau des pieds ; la centrale inertielle – un accéléromètre couplé à un gyroscope – qui indique dans quel sens on se déplace et à quelle vitesse, les caméras infrarouges qui font de l'analyse en trois dimensions grâce à des marqueurs placés à des points précis du corps humain, ce qui permet de savoir avec une finesse extrêmement importante ce que fait le corps. On peut aussi citer les caméras à haute vitesse (2000 à 3000 images par seconde), qui permettent de suivre parfaitement la face du club. On peut aussi placer des capteurs sur le corps qui enregistrent le niveau de contraction, pour chaque muscle étudié, au cours du swing.

À l'origine, la biomécanique se réduisait à la physiologie musculaire et articulaire de l'homme accomplissant tel ou tel geste, puis grâce à l'évolution de la technologie c'est devenu un ensemble de méthodes d'analyse extrêmement fine des gênes, des contraintes, de l'amplitude, etc.

Depuis combien de temps cette discipline existe-t-elle de manière générale, et plus spécifiquement dans l'univers du golf ?
De manière générale, je dirais dès après la Seconde Guerre mondiale, puisqu'on a cherché à savoir par exemple comment des amputés pourraient s'adapter à leurs prothèses. En ce qui concerne le milieu du golf, ça fait environ une trentaine d'années que c'est devenu un centre d'intérêt, et ça s'est accéléré depuis les années 2000 parce que les outils disponibles se sont généralisés, sont devenus moins chers, plus performants, transportables, et peuvent désormais être couplés l'un à l'autre.

Évidemment les Américains ont été les premiers à beaucoup travailler sur la question, grâce aux moyens importants dont ils disposent. La recherche, qu'elle soit fondamentale ou menée par les fabricants de clubs, a pris beaucoup d'avance aux États-Unis.

Que peut-on concrètement mesurer grâce à tous ces outils ?
Quant on tape un coup de golf, on met en action certaines parties du corps humain. Pour optimiser la frappe de balle, il faut s'organiser pour que la chronologie de mise en action des différentes parties du corps soit correcte. Quand on a monté la canne et qu'on arrive en haut, ça démarre par le bassin, puis le tronc, puis les bras, puis le club, et au bout du club il y a la tête de club. Si on n'accélère pas selon la bonne chronologie, cela entraîne une déperdition de la performance. C'est ce qu'on appelle la séquence cinématique. On peut donc mesurer tout cela. Mais on mesure également les vitesses de rotation des différentes parties du corps.

Par exemple, entre M. Tout-le-monde et McIlroy, la différence est considérable en ce qui concerne la vitesse de rotation du bassin. On peut mesurer aussi ce qui se passe sous les pieds : savoir si l'on est plutôt sur les talons, sur les pointes, à droite, à gauche ; à quel moment on passe du pied droit au gauche puis du gauche au droit ; est-ce qu'on le fait bien au bon moment, etc. On peut mesurer les amplitudes de rotation, le différentiel de rotation entre les épaules et le bassin, les angles des poignets quand ils sont armés en haut de la montée, la vitesse angulaire d'une articulation...

Quel est l'objet de la biomécanique du golf ?
Il y a deux fonctions distinctes – mais pas sans relation – et tout aussi importantes : optimiser la performance, et prévenir les blessures. Parlons de l'aspect prévention : quand on compare un golfeur lambda à un joueur professionnel, on observe un certain nombre de différences assez évidentes. Évidemment, le risque de blessure est plus important chez le premier. En ce qui concerne les douleurs de dos, par exemple, on connaît parfaitement les facteurs de risque chez les golfeurs. On sait ce qui risque de provoquer " un mal de dos ". Grâce à l'analyse biomécanique, on est donc capable de quantifier les contraintes que subit telle partie du corps.

Par exemple, si on étudie la jonction entre la dernière vertèbre lombaire et le sacrum, on peut savoir avec précision et à tout moment du swing que la pression s'exerce plutôt à tel endroit et qu'elle est de tant de kilos au centimètre carré. Idem en ce qui concerne la position de la hanche : quand on monte la canne, la hanche droite est en rotation interne, puis au retour c'est la gauche qui passe en rotation interne.

On est ainsi capable de dire, à tout instant du geste, quel est le degré de rotation de la hanche, et quelles sont les contraintes en termes de pression, puisque ce qui compte est de ne pas abîmer le cartilage. En termes de prévention, on peut ainsi savoir si les contraintes liées au swing de golf présentent un risque pour, mettons, les personnes qui portent une prothèse totale de hanche.

Comment fait-on, une fois toutes ces données récoltées et analysées, pour modifier le swing d'un joueur dans l'optique de réduire les contraintes et donc le risque de blessure ?
Il faut être précis dans l'analyse des contraintes, car s'il y a des choses qu'on connaît intuitivement, il y en a d'autres sur lesquelles on dit sûrement des bêtises en l'absence de données. Le coach doit d'ailleurs être présent au moment de l'enregistrement des données, car c'est lui qui dit si les coups tapés sont bons ou pas en fonction des données du trackman. L'analyse permet donc de savoir ce qu'on peut demander au coach de modifier pour ne pas que le joueur se fasse mal ou en tout cas réduise le risque de blessure.

Cela suppose une collaboration étroite entre le médecin et l'entraîneur, n'est-ce pas ?
Complètement. Pour faire en sorte que les golfeurs ne se blessent pas, trois " docteurs" doivent intervenir : le docteur médical, le docteur du swing, et le docteur des clubs. Les deux premiers sont assez évidents, mais le troisième est tout aussi important, car on voit encore beaucoup de golfeurs utiliser des clubs totalement inadaptés.Quelqu'un qui commence le golf à 45 ans ne peut pas utiliser les mêmes clubs qu'un pro ou qu'un jeune de 20 ans s'il veut se prémunir des blessures. Et puis il faut aussi dispenser des conseils sur la façon de se préparer et que faire quand une douleur apparaît.

La blessure est-elle fréquente au golf ? Et quels sont les principaux types ?
Déjà, le golf est beaucoup moins contraignant pour le corps humain que le tennis, la course à pied ou le judo. Ensuite, il faut différencier les joueurs de compétition et les amateurs lambda. Les premiers demandent une analyse très pointue et il est difficile d'établir une typologie. Les seconds sont caractérisés par deux blessures fréquentes : à l'épaule et au bas du dos.

Mais en général, quand on parle des amateurs de 50 ans, le golf n'est pas responsable des blessures : il sert de révélateur, comme pourrait le faire tout autre sport. Ce sont des pathologies du vieillissement qui sont révélées par la pratique d'un sport, d'autant plus si cette pratique est loin d'être parfaite d'un point de vue technique. On en revient donc à la nécessité d'avoir un swing et des clubs adaptés. Mais pour être honnête, les blessures ne sont pas fréquentes chez les amateurs lambda.

Du côté des joueurs de haut niveau, l'importance de l'analyse biomécanique du swing est-elle rentrée dans les mœurs ?
Ce n'est pas encore systématique, mais c'est de plus en plus fréquent. Le Titleist Performance Institute, en particulier, offre à tous les joueurs sous contrat Titleist la possibilité d'aller à San Diego et d'avoir ce type de prestation gratuitement. Après, ça dépend aussi beaucoup des coaches : certains sont très férus d'outils et d'analyses informatiques de ce type, d'autres très peu. En fonction de la personnalité des deux entités du binôme coach/joueur, ils vont s'y intéresser ou pas. Mais il y en a quand même beaucoup qui le font.

Bon nombre de jeunes golfeurs ont compris qu'en passant pro à 20 ou 22 ans, ils avaient 30 ans devant eux pour gagner de l'argent. Or pour gagner de l'argent il faut durer, et pour durer il faut se protéger. On en revient à la prévention. Tous les pros ou presque travaillent physiquement et prennent ça très au sérieux. Ils suivent tous une préparation physique individualisée.

Propos recueillis par Alexandre MAZAS