Cette semaine, les joueurs du DP World Tour vont devoir adapter leurs choix de clubs à l’altitude de Crans-Montana. Mais pourquoi une balle va-t-elle plus loin en altitude ? Parce qu’il y a moins d’air ? Si c’était si simple…
Savoir pourquoi il y a des stries sur les faces de clubs, des alvéoles sur les balles, un gant sur une seule main ou encore pourquoi on peut se mettre à avoir des yips, d’accord, c’est complexe. Mais là, honnêtement, la réponse paraît franche et rapide. En altitude, c’est bien connu, il y a moins d’air. Et donc si l’on tape dans une balle de golf en altitude, elle aura un air moins dense à traverser, elle sera moins freinée, et ainsi, à force égale appliquée au départ, elle ira plus loin qu’une balle tapée au niveau de la mer. C’est simple. C’est limpide. C’est imparable. C’est programme de CE2. C’est faux.
Enfin non, ce n’est pas complètement faux. Mais disons que c’est très incomplet. Juste un exemple, tiré directement de l’épisode de cette série consacré aux alvéoles (si vous voulez le relire, il est juste là). Une balle de golf se déplaçant dans l’air à une certaine vitesse subit la résistance de l’air. Mais cette résistance peut être de deux natures : portance ou traînée. Or, s’il y a moins d’air (pas de panique, dès le paragraphe suivant, on détaille ce que ça veut dire, « moins d’air »), la traînée baisse, oui. Mais la portance aussi. Les alvéoles sont moins capables de faire planer la balle. On en gagne d’un côté, mais on en perd d’un autre. Vous le voyez, maintenant, que ça ne va pas être si simple ?
Tout d’abord, qu’est-ce que cela veut donc dire, « moins d’air », en altitude ? Dans les sports à effort intense, comme le cyclisme ou la course à pied, les athlètes peuvent pâtir du manque d’oxygène, dès lors que l’altitude atteint certains paliers. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que tout l’air se raréfie. Et pas seulement le dioxygène, qui n’en constitue qu’un petit 21 %. Tout simplement car il s’agit d’un phénomène purement physique : en étant en altitude, vous avez une couche d’atmosphère moins haute au-dessus de la tête. Cette couche pèse donc moins lourd, et la pression s’en trouve diminuée. Par exemple, la pression moyenne au niveau de la mer est de l’ordre de 1013 hectopascals (hPa). À 1500 m d’altitude, cette valeur chute à environ 850 hPa. Isolez un mètre cube d’air dans chacune de ces deux configurations, et vous aurez plus de molécules dans votre cube du niveau de la mer.
En traversant un air d’altitude, la balle de golf va donc frapper moins de molécules, ce qui va moins ralentir sa progression. Traduit en langage plus proche du jargon de la mécanique des fluides, elle génère moins de traînée. Or, on l’a dit, les alvéoles à sa surface sont là pour générer de la portance, et éviter que la traînée seule ne ramène trop tôt le projectile sur le plancher des vaches. Cette portance, elle aussi, diminue dans l’air moins dense. Pourquoi, alors, constate-t-on empiriquement que les balles vont plus loin en altitude ? Tout simplement parce que, des deux, la diminution de la traînée l’emporte largement.
L'ALTITUDE APPROXIMATIVE DU PARCOURS DE CRANS-SUR-SIERRE, HÔTE CETTE SEMAINE DE L'OMEGA EUROPEAN MASTERS, SUR LE DP WORLD TOUR.
Enfin, on dit les balles… Quelles balles ? Ou plutôt, les balles tapées avec quel club ? Non parce que c’est bien gentil, les traînées et les portances, mais il faut se méfier sur chaque coup, alors ? Même les chips ? Les sorties de bunkers ? Les putts ?
Fort heureusement, non. Sur les coups de précision, l’effet est beaucoup trop négligeable pour devoir réellement d’adapter à l’altitude. Disons que si vous avez un coup de wedge de 30 m et que le green est 4 m au-dessus de vous (configuration loin d’être inédite en montagne), vous seriez bien mieux avisé de prendre en compte le dénivelé. On pourrait même avoir l’intuition que le gain de distance est maximal avec les plus longs coups. C’est vrai, après tout. Un coup de driver part plus vite, plus loin, il bénéficie davantage de la réduction de traînée que les autres. Donc il profite davantage de l’altitude. C’est beau. C’est propre. C’est du bon sens. C’est de la logique. C’est faux (et là, pour de vrai).
Reprenons notre balle de golf tapée en altitude. Au driver, elle va avoir son habituelle trajectoire pénétrante, avec relativement peu de spin. Mais au fer 7 ou 8, elle va partir avec un angle de décollage plus vertical, davantage de spin, et effectuer une trajectoire en cloche. Or, si elle a plus de spin et qu’elle traverse tout de même beaucoup d’air en faisant sa courbe… Vous le voyez, ce rapport entre traînée et portance qui change tout à coup ? Le gain de distance est donc, de manière contre-intuitive, maximal sur les fers moyens. Si jamais vous êtes dans une configuration où votre drive va 10 % plus loin que d'habitude, attendez-vous à ce que votre fer 7 ou votre fer 8 gagne environ 15 % de distance.
La formule magique
On entend tout et (parfois) n'importe quoi sur l'ajustement à faire en matière de choix de club en altitude. D'aucuns disent 10 % à 1000 m, d'autres 10 % à 2000 m, d'autres encore disent d'enlever un club tous les 1000 m... pas très scientifique tout ça. Les spécialistes et équipementiers se sont mis d'accord sur une formule. Pour savoir votre gain de distance attendu, prenez votre altitude exprimée en mètres, multipliez-la par 0,0038, et cela vous donne le gain attendu en pourcentage. En prenant l'exemple de Crans-sur-Sierre et ses 1500 m, cela donne 5,7 % de surplus. À prendre avec des pincettes tout de même, car après tout, cela reste du golf.
On parle de distance et c’est bien beau mais… avez-vous songé au reste ? Car la balle de golf ne prend pas seulement appui sur l’air pour voler, elle s’en sert également pour tourner sur elle-même ou incurver sa trajectoire, en draw ou en fade. Et donc s’il y a moins d’air cela veut dire que… eh bien oui mesdames et messieurs, pour les back-spins et les effets, on est reparti pour le même cirque.
Imaginez que vous vous pendez derrière un obstacle, avec le green à 130 m devant vous. Votre réflexe est de vous dire que ce n’est pas grave, vous avez l’ouverture parfaite pour taper votre cerceau à droite qui vous a sorti de bien des misères. Sauf que ce jour-là, vous êtes, mettons, au Golf de Tignes, le plus haut de France, à plus de 2000 m d'altitude. Vous tapez votre coup, vous sentez parfaitement le contact dans vos doigts, la balle part, et… Tourne ! Mais tourne ! Comme la balle à moins d’air pour s’appuyer et faire son fade, elle tourne moins. C’est physique.
Autre problème, mais cette fois pour votre partenaire qui est plein milieu de fairway, à qui il reste une distance similaire. Joueur bien classé, il sait parfaitement faire atterrir la balle à hauteur du drapeau et la faire s’arrêter net. Mais là encore, il faut qu’il anticipe les effets de l’altitude. Car ayant moins d’air sur lequel prendre appui sur la phase montante, la balle va voir un point culminant moins haut, une trajectoire plus pénétrante, et rouler vers le fond du green au lieu de s’arrêter. Il ne manquerait plus qu’il pique un sprint pour voir où est sa balle, et qu’il prenne comme un boomerang le manque d’oxygène après cet effort soudain, et il aura appris la dure loi du golf en altitude. Une loi qui a un principe fondamental : connaître et anticiper.