Mal insidieux, réputé incurable, qui compte plus d'une carrière de haut niveau à son tableau de chasse, le phénomène des yips est un spectre qui plane au-dessus des golfeurs de tout niveau, surtout au putting. D'un spectre, il s'agit bel et bien... mais pas le genre qu'on croit. Explications.
Bon, là, pas le choix. Il va falloir passer du temps sur la définition. Pas que ça coure dans le même couloir que la glace au caramel niveau plaisir, mais il faut bien savoir de quoi il est question, avant d'avancer dans l'exploration d'un bien curieux phénomène. Tout d'abord, commençons par dire que le terme de « yips » n'est pas propre au golf. Pas plus que ce qu'il décrit, d'ailleurs. Tous les sports de précision, des fléchettes au basket-ball, du base-ball au tennis, en passant par le billard, ont glissé ce terme pluriel de quatre lettres dans leur glossaire.
Sa naissance est pourtant bien attribuée à un golfeur, et pas un petit : Tommy Armour, né écossais en 1894 et mort américain en 1968, et qui a gagné dans sa carrière l'U.S. Open (1927), le PGA Championship (1930) et The Open (1931), rien que ça. Par cette onomatopée substantivée, il décrivait alors ses difficultés, dans les années 1920, à rentrer des putts courts. De manière générale, « avoir les yips », cela signifie être dans un état où l'on est capable de louper les choses les plus élémentaires, voire, dans le pire des cas, ne même plus être capable de simplement les exécuter. un tennisman avec les yips peut devenir incapable de mettre le moindre service dans le carré. Une basketteuse avec les yips peut devenir incapable de toucher l'arceau sur lancer franc. Et un golfeur peut louper trois fois de suite à 80 cm, et même se retrouver en position gelée, physiquement incapable de taper dans la balle. Malheureusement, le phénomène a plutôt tendance à s'inscrire dans la durée. De fait, ses conséquences peuvent aller de la baisse des performances à l'arrêt pur et simple d'une carrière. Mais d'où peut bien sortir un monstre pareil ?
Pour une approche en douceur, commençons par des concepts bien définis, qui constitueront nos points d'ancrage. Par exemple, ce que les Anglo-Saxons nomment le « choke ». Autrement dit, ce que les francophones appelleraient le craquage. Dans une situation d'énorme pression, face à un enjeu colossal, tout sportif peut se laisser rattraper, et manquer un geste qu'il réussit des milliers de fois à l'entraînement, y compris les yeux fermés. À ce titre, le fameux sept-putts d'Ernie Els sur son tout premier trou du Masters, en 2016, est un bon exemple. Le Sud-Africain a expliqué, par la suite, avoir eu la sensation d'avoir « des serpents dans [sa] tête » au moment de putter. Bref, un problème totalement psychologique. Et qui ne s'est pas répété plus tard dans sa partie, ce jour-là. Un golfeur ou une golfeuse de niveau mondial peut donc, rarement mais sûrement, rater à 1 m en ne touchant même pas le trou. Et il ou elle aura tendance à caractériser cela comme des yips.
Ça, c'était pour l'aspect psychologique. Mais les problèmes peuvent également survenir de manière purement neurologique. Le système nerveux peut être touché par une anomalie de fonctionnement, qui affecte les neurotransmissions, le processus cérébral, et en bout de chaîne, le travail des muscles. Les scientifiques parlent alors de dystonie. Autrement dit une contraction musculaire involontaire, parfois douloureuse, et qui fige le sujet dans une position anormale. Le torticolis, par exemple, peut être considéré comme une dystonie.
Si cette contraction se produit dans une région particulière du corps, on parle alors de dystonie focale. Le phénomène est connu depuis longtemps dans des domaines aussi variés que la peinture, la musique instrumentale, mais aussi le travail sur clavier d'ordinateur. Des disciplines diverses, mais qui présentent une similarité : la grande quantité de mouvements répétitifs, surtout chez des sujets plus âgés, et donc avec davantage d'années de pratiques derrière eux.
En 2000, une étude* dirigée par les psychologues du sport Aynsley M. Smith et Debbie J. Crews a identifié la dystonie focale pouvant causer des yips au putting (secteur du jeu de golf le plus durement touché). Elle résulte d'une mauvaise coordination entre des muscles du poignet et de l'avant-bras, qui induit une sorte de mouvement de « double pompe », soit à la montée, soit à la descente du putter.
L'étude citée plus haut présente surtout l'intérêt d'avoir une approche interdisciplinaire. Autrement dit, de chercher quels peuvent être les ponts entre la psychologie et la neurologie, s'agissant des yips. Chercher si l'une peut être la conséquence de l'autre, typiquement.
Une tendance naturelle pourrait être de considérer que l'origine du problème est purement psychologique, tant le golf peut mettre ses pratiquants sous pression, et surtout leur donner largement le temps de développer des pensées parasites et négatives avant de se mettre à jouer. Mais l'étude dirigée par les deux scientifiques à tendance à beaucoup relativiser cette hypothèse. En étudiant la mécanique de putting de leurs sujets, elles ont observé que chez ceux qui déclaraient ne pas se sentir anxieux au moment de jouer, le phénomène de « double pompe » demeurait parfaitement visible. De plus, si l'aspect psychologique avait le dessus, les sujets les plus susceptibles de développer des yips seraient les athlètes jeunes, ayant la pression de réussir et l'inexpérience de leur âge. Or, les yips apparaissent plutôt chez les sportifs dont la carrière est déjà bien avancée.
Serait-ce alors la dystonie qui aurait le dessus ? Pas nécessairement non plus. Car à ce moment-là, les non-anxieux atteints de dystonie seraient les plus pénalisés, or les chiffres ne le démontrent pas. Qu'on se le dise, entre psychologie et neurologie, aucune n'a formellement été identifiée comme étant la cause de l'autre.
La conclusion scientifique de tout cela est sans appel : les yips sont un spectre. Mais pas un spectre au sens ectoplasme, qui rode en attendant de croquer une nouvelle victime innocente. Non, un spectre dans la même acception que le spectre lumineux. Autrement dit une large plage, dont les deux extrémités sont nos deux points d'ancrage. Les deux chercheuses décrivent ainsi les yips comme un « continuum » entre les deux. Une dystonie peut être aggravée par l'anxiété. Laquelle peut être nourrie par une dystonie. À chacun de voir où il se situe dans le spectre. Ce qui fait tout de même du monde au mètre carré, étant donné que les estimations tournent autour de 25 % de la population générale des golfeurs touchée, toutes proportions confondues, par les yips.
Qu'on se le dise : face à un phénomène si difficile à caractériser scientifiquement, la solution miracle n'existe pas. L'aspect neurologique peut être combattu par l'ingestion de bêta-bloquants ou des injections de botox directement dans les muscles, mais ni la législation anti-dopage ni la santé future du patient n'en sortent grandes gagnantes. En réalité, la majorité des golfeurs ne soignent pas les yips, mais les pallient. Car après tout, le principal est que ça marche. La plupart du temps, cela se manifeste par un changement de matériel ou de technique.
Un exemple connu est celui de Matthieu Pavon, touché par les yips au chipping il y a plusieurs années. L'actuel pensionnaire du PGA Tour a décidé de passer au grip inversé (main gauche en bas) pour exécuter ces coups. Expérience concluante : le chipping est devenu l'une de ses forces (lire vidéo ci-dessus).
Au putting, les techniques palliatives les plus souvent utilisées sont l'utilisation de longs putters ou bien le grip pince. Mais attention à ne pas voir des yips partout. Certains joueurs de haut niveau passent par exemple au grip pince non pas pour réduire les yips au silence, mais simplement pour avoir une meilleur mécanique. C'est le cas de Justin Rose, qui a opté pour la pince à partir de 2017, sans être touché par les yips. Le golf, ce n'est pas comme James Bond : le spectre n'est pas partout.
* The 'yips' in golf: a continuum between a focal dystonia and choking, Aynsley M. Smith, Debbie J. Crews, Sports Medicine Center, Mayo Clinic, 2000.