L'open américain, dont la 126e édition s'ouvre ce jeudi au Shinnecock Hills Golf Club, devrait comme de coutume constituer un test ultime pour les meilleurs golfeurs du monde. Mais au fait, d'où vient cette effrayante réputation ? Et comment se traduit-elle ?
Tout fan de golf le sait : les quatre Majeurs masculins ont chacun leur identité, et peuvent être définis par quelques termes qui leurs sont propres. Pour le Masters, ce sont les traditions soigneusement mises en scène, et la beauté manucurée de son jardin d'Augusta. Pour le PGA Championship, la densité d'un plateau rassemblant les cent meilleurs joueurs du monde, qui confère à la compétition un caractère ouvert et imprévisible. Pour le British Open, une ancienneté inégalable, et la pure authenticité d'un championnat joué sur des links, théâtre originels du golf.
En ce qui concerne l'U.S. Open, les qualificatifs appartiennent généralement à un lexique bien spécifique. Dur, toujours. Brutal, souvent. Monstrueux, parfois. L'open américain se veut être le test de golf ultime, comme l'indique son organisateur, la United States Golf Association (USGA), dans un document résumant les principes de la préparation des parcours qui accueillent son championnat national : « L'USGA choisit pour accueillir l'U.S. Open des tracés figurant parmi les plus difficiles des États-Unis. Nous souhaitons que l'U.S. Open constitue l'examen le plus rigoureux pour les joueurs. Un parcours d'U.S. Open doit mettre à l'épreuve tous les aspects de la technique, de la force mentale et de l'endurance physique, dans des conditions de pression extrême qu'on ne retrouve qu'au plus haut niveau du golf de compétition. »
Le plus dur des quatre
Voulu comme le test ultime du golfeur, l'U.S. Open véhicule autour de sa réputation certains clichés. L'un des plus tenaces voudrait que son organisateur fasse tout son possible pour éviter que le championnat se gagne sous le par. « Il n'y a pas de score cible pour un U.S. Open », dément l'USGA dans le même document, « nous ne cherchons pas à préparer un parcours de façon à ce que le score gagnant soit dans le par ou autour. » Effectivement, depuis 1965, date à laquelle le championnat a adopté son format actuel de quatre tours stroke play étalés sur quatre jours (avant cela, les deux derniers rounds s'enchaînaient le samedi), quarante-quatre éditions se sont gagnées sous le par, six dans le par, et seulement onze au-dessus.
Mais force est de constater, en étudiant plus minutieusement les chiffres enregistrés dans les quatre Majeurs depuis que le concept de Grand Chelem s'est imposé au cours des années 60, que l'U.S. Open est bel et bien le plus difficile du lot. Sur la même période, seulement quatre The Open, trois PGA Championship et un Masters se sont gagnés au-dessus le par. À l'U.S. Open, le score le plus bas d'un vainqueur n'est « que » -16, contre -20 ou -21 pour les trois autres. La barre de -10 n'a été atteinte qu'à cinq reprises, alors que c'est le cas en moyenne plus d'une année sur deux pour le reste du quatuor. Etc., etc.
Sandy Tatum, membre du comité exécutif de l'USGA de 1972 à 1980
Historiquement, la réputation de l'U.S. Open comme le test ultime de golf trouve ses racines dans plusieurs éditions particulièrement corsées. Celles de 1951 à Oakland Hills (victoire de Ben Hogan à +7, cut à +12), de 1955 à l'Olympic Club (victoire de Jack Fleck à +7, cut à +15), et de 1963 au Country Club de Brookline (victoire de Julius Boros à +9, cut à +10) avaient déjà fait couler beaucoup d'encre ; tout comme celle de 1965 à Bellerive où Sam Snead avait déclaré que « les fairways étaient tellement étroits qu'il fallait marcher en file indienne ». Mais c'est véritablement l'édition de 1974, jouée à Winged Foot, qui a marqué les esprits au point d'être rentrée dans l'imaginaire collectif comme « Le Massacre à Winged Foot ».
Un an après la carte record de 63 rendue par Johnny Miller pour gagner à Oakmont, l'USGA réagit en durcissant considérablement le parcours : une longueur de 6365 mètres pour un par 70, des greens durs comme du bitume (une voiture a par mégarde roulé sur l'un d'entre eux durant la nuit, ne laissant aucune trace visible), et un rough dru d'au moins 18 centimètres de profondeur. « Les joueurs avaient du mal à retrouver leurs chevilles, sans même parler de leurs balles », ironisait Ted Horton, l'intendant du parcours.
Au soir du premier tour, personne n'est sous le par, Gary Player menant avec une carte de 70. Jack Nicklaus, le meilleur golfeur du monde, a vu son putt sortir du green au trou n° 1. La grogne monte chez les joueurs, et c'est dans un contexte orageux que Sandy Tatum, membre du comité exécutif de l'USGA et principal responsable de la préparation du parcours, lâche cette phrase restée célèbre : « Nous ne cherchons pas à humilier les meilleurs joueurs du monde, nous cherchons simplement à les identifier. »
Quel visage pour Shinnecock Hills ?
Hôte du deuxième U.S. Open en 1896, le parcours du Shinnecock Hills Golf Club reçoit à partir d'aujourd'hui le championnat pour la sixième fois de son histoire. Huit ans après la victoire de Brooks Koepka, sa carte d'identité n'a pas évolué : par 70 de 7440 yards (6803 mètres). Sa réputation non plus : avec Oakmont et Winged Foot, il fait sans conteste partie du top 3 des parcours les plus difficiles de l'U.S. Open. La preuve en chiffres : en 2018, aucune des 446 cartes enregistrées par l'ensemble des joueurs sur les quatre journées n'était vierge de bogey ; et la moyenne des scores s'élevait à 74,65 (soit 4,65 coups au-dessus du par), avec un pic à 76,47 (+6,47) lors du premier tour.
À quoi s'attendre, alors, pour cette 126e édition ? À un nouveau massacre organisé, ou à un adoucissement de la préparation du parcours ? À première vue, la deuxième option tiendrait la corde, en raison des forts vents annoncés ces jeudi et vendredi. Pour contrecarrer l'inévitable assèchement des greens, et donc leur accélération en cours de journée, l'USGA a annoncé que les surfaces de putting serait arrosées en milieu de journée afin de favoriser l'équité entre les vagues du matin et de l'après-midi. « Nous pourrions martyriser ce lieu ces prochains jours si nous le voulions », soulignait hier en conférence de presse John Bodenhamer, le responsable du setup à la fédération américaine. « Mais ce n'est pas ce que nous allons faire. Nous voulons que ce parcours soit juste, comme il l'a toujours été. Il sera toujours assez difficile comme ça... »