Paralysé dans son jeu en 2024, Rafael Bobo-Lloret dit avoir « touché le fond » sur le plan mental. Cette période compliquée de huit mois a marqué le joueur de 19 ans pour la vie mais a surtout été le théâtre d’un soutien inconditionnel et d’une abnégation pour se reconstruire.
Alors qu’il a intégré la Cal Poly State University en août dernier pour une première année outre-Atlantique, Rafael Bobo-Lloret a marqué sa saison de freshman - nom attribué aux élèves de premier année - par une victoire lors du Bill Cullum Invitational début février. Une réussite en soi, mais surtout une confirmation. Celle d’une cicatrisation bien faite, dont la plaie tirait sa genèse au printemps 2024. Après quelques trous joués lors du premier tour du championnat de France individuel Messieurs, le Marseillais a fait le choix de déclarer forfait et de ranger les clubs. S’en est suivie une période de plus de quatre mois sans aucun score enregistré en tournoi officiel.
Ce jour-là, sa flamme pour le golf s’est éteinte. « Jamais je ne me serais imaginé passer par là à mon âge », amorce le joueur de 19 ans cette année. Le plaisir du jeu l’a quitté. Laissant place à la crainte, à l’effroi de perdre le contrôle de la balle. À la peur de soutenir le regard des autres. « J’avais honte de ce que je faisais, je n’osais plus sortir », pose-t-il avec du recul. « Je me rappelle de son arrivée à treize piges au Centre de performance, se souvient Tom Vaillant, de quelques années son aîné, ex-équipier à Cannes Mougins et pensionnaire de Terre Blanche jusqu’à ses 20 ans. Il était tout petit, tout frêle mais avec une envie débordante de jouer au golf. Ça m’a fait penser à moi. J’ai trouvé dur de voir un gamin débordant de vie être triste sur un parcours. » Beaucoup de professionnels français le disent aujourd’hui : les années amateur ont une saveur particulière dans la carrière. Elles portent la nostalgie de l’insouciance du jeu, des émotions des premières victoires, des liens tissés avec les futurs amis de longue date.
C’est cette flamme enfantine qui, pendant un temps trop long, a quitté Rafael Bobo-Lloret. « Ça s’est fait petit à petit, mais je ne saurais pas dire s’il y a eu un fait déclencheur », tente de situer le Sudiste. En rembobinant, il désigne tout de même la conséquence à long terme d’un choix technique. Au cœur de l’hiver 2023-24, qui marque notamment la perte de sa grand-mère maternelle, le châtain chétif s’entraînait avec Jason Belot, son coach du Centre de performance. Le duo avait opéré en ce temps un changement de système dans le swing du sportif ainsi qu’une quête de distance qui lui faisait défaut. « Je me suis perdu là-dedans et au bout d’un moment, je n’ai plus su m’en sortir dans la tête », explique le joueur.
La foi collective
De là, Rafaël Bobo-Lloret s’est donc retiré pour se rétablir. Mais paradoxalement, la blessure mentale porte, dans les mœurs, davantage de négativité que le pépin physique. La déchirure musculaire, par exemple, place le sujet comme victime, contraint à un repos forcé défini dans le temps. Le mal psychologique, lui, laisse planer la responsabilité et la fragilité de l’athlète, soumises sans durée déterminée. « Il y a un moment où je me suis dit que le golf n’était peut-être plus pour moi », avoue-t-il. Dans cette détresse, « le jeune Bobo » s’en est donc remis à un autre technicien de Terre Blanche, en la personne de Jean-François Lucquin. Durant l’été, ils ont travaillé à l’occasion de quatre stages intensifs de cinq jours, auquel s'ajoutait l'entraînement quotidien du jeune. « J’ai appelé ça le plan d’action », sourit l’auteur.
Un dispositif exceptionnel. Car vis-à-vis des projets fédéraux et en tant que joueur du Centre de performance, la place de Rafael Bobo-Lloret aurait pu être remise en cause. Mais face au projet, la Direction technique nationale (DTN) a fait le choix de faire confiance au joueur dans sa remontée. « Avec Cédric Coquet (son préparateur mental, ndlr), on a construit ce plan de deux mois, comme une préparation hivernale », raconte l’ancien joueur du circuit européen. « On a tout repris depuis le début : le grip, l’installation, comment bien bouger… Les trois premières semaines, il ne tapait pas plus de 80 mètres et il n’allait quasiment pas sur le parcours. Il le fallait parce qu’il était traumatisé, tétanisé devant la balle. » De son aveu, le coach savait que la tâche allait être rude pour ramener le joueur « de cet état… comme dépressif. »
Car plus important encore que le joueur, c’est le jeune homme qu’est « Raf » qui était touché. À la maison, on parle aujourd’hui de ce passage comme d'un « coup de spleen », d’un « moment de délicatesse. » Le concerné tue tout euphémisme en citant « l’enfer. » Pour lui, mais aussi pour sa petite sœur, Céleste, également joueuse amateur de haut niveau, et ses parents. « On a beaucoup échangé avec Cédric Coquet pour avoir des indices ou des démarches à suivre, mais on n’était pas préparés à ça en tant que parents, affirment Stéphanie et Emmanuel Bobo-Lloret. On savait que ça pouvait arriver, et c’est une chose. Mais lorsqu’il faut le gérer, c’en est une autre. »
Pour eux, l’approche a été particulière. Face à un enfant de nature taiseuse et qui voue à cet âge, comme beaucoup d’autres avant lui, un culte pour la parole des encadrants sportifs, il a fallu « se montrer présents sans être intrusifs », raconte Emmanuel. « On ne sait pas toujours si on a les bons mots, ajoute Stéphanie. Si on parle, on se fait houspiller, si on ne parle pas aussi. Donc on était beaucoup à l’écoute et on lui faisait sentir que l’on était là pour le soutenir. » Malgré la difficulté de devoir rester en retrait, le couple s'est tenu informé de la progression de leur enfant. D’abord sur le dispositif de préparation mentale. « On s’appelait presque tous les jours avec Cédric, raconte le joueur. Pour préparer la semaine puis pour la débriefer. J’ai aussi vu deux psychologues pour un genre d’hypnose. Je devais suivre un bâton avec les yeux ou mettre un galet dans ma main, mais c’était chelou (sic). Je ne sais pas si elles m’ont vraiment aidé », admet-il dans un rire. « En revanche, Jeff a été celui qui m’a le plus aidé », affirme-t-il.
Jean-François Lucquin à l'entourage de Rafaël
De l’or et des larmes
Dans une relation plus profonde que celle de joueur-entraîneur, les deux hommes ont travaillé sans relâche. L’un avec l’objectif de retrouver, en 2025, l’équipe de France Boys après une finale européenne perdue en 2023. L’autre avec le but de lui en redonner les moyens. « C’est une personne en or car il n’a jamais cessé de m’encourager. Même au tout début quand mes coups étaient horribles, je voyais qu’il y croyait et ça m’a donné beaucoup de confiance. » Au cours du mois d’août, les premiers vrais bons coups sont revenus de manière plus régulière. « J’en ai encore la chair de poule rien que d’y repenser, mais j’ai senti qu’il était en train d’y arriver », raconte le technicien en réprimant un sanglot. Progressivement, Rafaël Bobo-Lloret a renoué avec ses camarades du centre. En jouant régulièrement avec sa sœur, avec Tom Vaillant entre deux tournois du DP World Tour, il a repris confiance. « Son entraînement physique avec David Baudrier a aussi été important pour son estime, précise Jean-François Lucquin. Il se regardait dans le miroir et se vantait sur ses pectoraux, c’était bon signe ! »
S’il a repoussé son retour à la compétition, initialement prévu au Grand Prix de Valcros en septembre, le joueur se sentait apte à accueillir le regard des autres. « J’étais toujours inquiet vis-à-vis des coups mais j’avais envie de refaire des tournois, de gagner et de jouer sous pression. » Quelques semaines plus tard, le Grand Prix de Valescure a été le premier test d’une série de quatre tournois qui ont permis au Marseillais de solidifier cette confiance, à défaut d’en tirer des résultats significatifs. Mais c’est bien au cœur de l’hiver, en janvier 2025 que l’embellie est survenue sur des tournois plus importants. Après une victoire au Global Junior Golf en Espagne, « Bobo » a enchaîné avec un podium au Portugal mais surtout un autre succès, cette fois au Grand Prix de Saint-Donat. « La victoire la plus emblématique de cette histoire », affirme l’intéressé. « Il m’a pleuré dans les bras », retrace avec émotion son coach, présent ce jour-là. « J’étais en Afrique du Sud pour un tournoi mais je l’ai direct appelé en visio et je l’ai vu en pleurs, c’était émouvant », raconte de son côté Tom Vaillant. Pour lui comme pour tous ceux qui l’ont accompagné, famille et proches, ce succès était la récompense de l’effort : « Peu importe les scores ou la taille du tournoi, ça comptait parce que huit mois avant j’étais au fond du gouffre. »
De là, celui qui est passé proche de sortir de la 300e place au mérite national amateur (il est aujourd’hui 27e) a enchaîné les bonnes performances dans les tournois majeurs de sa catégorie ; notamment une demi-finale là où, un an plus tôt, il avait choisi de tout suspendre. Mais c’est surtout sa sélection en équipe de France Boys pour le championnat d’Europe par équipes qui a entériné son retour. S’il n’y a pris « que » la médaille d’argent avec ses partenaires, il s’est redonné toute l’assurance nécessaire pour un départ libéré vers les États-Unis. Celle qui lui a permis de certifier à son coach qu’il gagnerait un tournoi lors de sa première année universitaire.
Aujourd’hui, l’interrogation tient toujours l’esprit de Bobo-Lloret sur le parcours, mais de manière moins imposante. « Je me dis que ça peut revenir ou non. Ce qui est sûr, c’est que ça va me servir pour plus tard. Quelque part, je suis content d’avoir vécu ça maintenant et pas dans mes débuts pros. Ça m’a endurci, ça fait partie de moi. » À l’aise avec le sujet, il estime avoir un rôle à jouer dans le fait de partager son expérience, comme il a pu le faire avec son équipier à l’université et ancien camarade de Terre Blanche, Louis Pilod, en difficulté dans son jeu à l’automne dernier. Plus que l’histoire d’une faiblesse passagère d'un seul joueur, cette remontée raconte l'abnégation d'un jeune homme et de ses proches. « Car il ne faut pas oublier qu’avant tous ceux qui l’ont aidé, c’est lui qui a réussi à remonter la pente, termine Jean-François Lucquin. À titre personnel, c’est une expérience incroyable en tant que coach : de très loin, je peux dire que c’est mon plus beau come-back. »