Depuis quelques années, il devient plus courant de voir des athlètes confier la tâche de caddie à un ami, une moitié, un frère ou une soeur, dont ce n’est pas toujours le métier premier. Et si le lien était plus fort que l’expérience ?
Matthieu Pavon, Oihan Guillamoundeguy, Céline Herbin ou encore Lois Lau… À des strates différentes du golf professionnel et sur des circuits qui les amènent souvent à être séparés par plusieurs océans, ces athlètes partagent pourtant un point commun : celle d’avoir opté pour un caddie dont ils sont proches sur le plan personnel. Loin de devenir une tendance, ces décisions se font tout de même plus récurrentes. Bien qu’il y en ait eu d’autres avant lui, le cas de Rory McIlroy, associé à son meilleur ami Harry Diamond depuis 2017, pourrait être - par la popularité et la médiatisation du joueur - l’influenceur de cette pseudo-mode en développement. En France, le dernier exemple en date est celui de Matthieu Pavon. Lors du FedEx Open de France en septembre, le n° 2 tricolore a révélé « prendre des chemins différents » avec son désormais ex-caddie Mark Sherwood au profit de son ami Xavier Poncelet. Dans son interview pour Canal Plus, le Bordelais évoquait en guise d’explication un sentiment de solitude, « esseulé depuis trois ans aux États-Unis », et l’envie « de kiffer et de partager la fin d’année avec un copain. » Sans dire que le nouveau binôme franco-français sera effectif sur le long terme, cette réponse traduit la première utilité de ce genre de choix : se sentir bien.
Dans un métier qui éloigne souvent les athlètes d’une stabilité présente dans des professions plus communes, la nécessité de créer un cadre familier se fait aujourd’hui plus importante. Quitte à ce que le CV dudit caddie soit mince. « Au-delà d’un mec pour le boulot, c’est quelqu’un avec qui je partage les dîners, les hôtels, la vie entière sur le Tour, explique Oihan Guillamoundeguy qui évolue avec son frère Lilian. Je savais que je n’avais pas envie de quelqu’un d’autre à ce poste. » Sur le DP World Tour, ils sont deux Bleus de plus dans cette situation : Tom Vaillant et Clément Charmasson, avec leur ami d’enfance respectif Adrien Montarant et Antoine Bigot.
Un choix qui n’en est pas toujours un
Sur le Ladies European Tour, ces associations sont plus nombreuses. Lois Lau peut citer pas moins de cinq exemples de son seul entourage : Amaia Latorre, Kajsa Arwefjall ou encore Olivia Mehaffey. Dans le cas de la Française, c’est son père qui la suit. « Il a fait plus de la moitié des tournois de la saison bien que ce ne soit pas son métier. C’est avant-tout un vrai partage de passion. Mais il faut savoir qu’il n’est pas payé. Car l’autre raison de sa présence est que je n’ai pas les moyens de rémunérer un caddie professionnel. » Sur la première division européenne féminine, il faut débourser 1000 à 1500 euros par semaine pour avoir les conseils d’un caddie de profession. Soit une fourchette annuelle de 14 000 à 21 000 euros pour celle qui a pris part à quatorze événements autour du globe cette année. Face à un prize money de 44 000 euros brut en 2026 qui s’ajoute à quelques sponsors, la somme reste insuffisante pour se permettre cette dépense supplémentaire et s’assurer un revenu décent ; « mais dans mon projet, l’objectif est bien d’avoir un cadet pro. »
Bien qu’il soit en partie par défaut, ce système convient parfaitement à la jeune femme de 24 ans. « Beaucoup de mes amies du Tour me disent qu’elles ne pourraient pas avoir leur père constamment avec eux (la plupart font le choix de leur petit-ami, ndlr) mais moi ça me va. Peut-être que la culture asiatique joue un rôle, on y écoute beaucoup nos parents. En tout cas, on n’a aucun problème à se dire les choses, même quand elles ne sont pas forcément positives, car on sépare vraiment notre relation joueuse-caddie sur le parcours de celle père-fille dans le reste de la vie. »
Un parasite psychologique en moins
On a demandé à Cédric Coquet, coordinateur de la préparation mentale à la ffgolf, ce que pouvait apporter une telle association à un athlète. « Un binôme est meilleur lorsqu’il a partagé des choses en dehors des parcours, quand il y a une estime mutuelle. La joueuse ou le joueur se sent sûrement moins jugé(e), une peur dont certains m’ont déjà fait part. Le fait que le caddie connaisse la manière dont le joueur va réagir, ses points forts et ses points faibles et comment faire avec a son importance également. »
Le préparateur mental de la Fédération française, Cédric Coquet, qui travaille également auprès de Nastasia Nadaud illustre son avis par les résultats d’une autre joueuse, la n° 11 mondiale Brooke M. Henderson. Pendant leur onze années de collaboration avec sa soeur - terminée en 2026 avec l’arrivée d’un enfant pour Brittany Henderson - la Canadienne a décroché treize succès dont deux Majeurs en 2016 et 2022. Un athlète à l’aise dans son environnement est un meilleur athlète. « Quand je jouais sur l’Alps Tour, j’ai un pote qui m’a caddeyé de temps en temps, retrace de son côté Oihan Guillamoundeguy. J’ai alterné pendant trois semaines avec un caddie dont c’était le métier mais j’ai vu une différence : quand j’étais avec mon pote, je jouais mieux et j’ai gagné un tournoi. Évidemment le rapport n’est pas direct mais je sais aujourd’hui que je me sens mieux avec un proche au sac. » C’est cette même recherche de confort qui a poussé Julien Sale à confier la responsabilité du caddeyage à son frère Antoine, de l’automne 2025 à l’été 2026 sur l’HotelPlanner Tour. « J’étais dans une période où je ne jouais pas excessivement bien et j’avais envie de changement. Je cherchais surtout à avoir quelqu’un pour sortir la tête du golf plutôt que de parler stratégie. »
Outrepasser l’apprentissage de l’autre
« Le métier de caddie est vaste et variable, pose en préambule Tom Ayling, qui en a fait sa profession depuis quinze ans maintenant. Chaque joueur a besoin d’une implication différente du caddie qui peut être stratégique, mentale, sociale… En partie parce que le développement technologique sur la prise d’information d’un joueur lui a permis d’être plus indépendant. Donc il faut devenir un couteau-suisse, avoir une plus-value qui réponde à la demande du joueur. » L’actuel bras droit de Rasmus Højgaard, et de Victor Dubuisson ou Alexander Levy avant cela, a lui aussi commencé en tant que « pote de » aux côtés de Benjamin Hébert sur la deuxième division européenne. Dans son évolution professionnelle, il considère avoir acquis une « finesse verbale », capacité primordiale pour faire perdurer un binôme. « L’essentiel n’est pas tant comment le message est dit mais comment il est perçu » appuie le franco-anglais.
De plus, pour la plupart des duos évoqués, la proximité sentimentale du caddie permet de sauter la phase d’apprentissage de l’autre et de faciliter le dialogue. « Tom et moi on se connait depuis nos 5 ans. Aujourd’hui on habite à 500 mètres l’un de l’autre. Je peux lui dire les choses parce que je sais qu’il va m’écouter, un peu comme un grand frère, estime Adrien Montarant vis-à-vis de Tom Vaillant. Alors qu’un caddie sans affinité aura, au début, toujours la notion de s’adresser à son patron. Et comme dans tous les métiers, on ne peut pas tout dire à son patron. » Une affirmation nuancée par Ayling, capé deux fois en Ryder Cup en 2014 et 2022 : « L’expérience et le statut comptent aussi pour que les choses soient entendues de la bonne manière. Que je connaisse ou non le joueur personnellement, je sais que je peux exprimer des choses aujourd’hui que je ne pouvais pas forcément dire il y a 10 ans. »
La peur de blesser
Parmi le court panel sollicité, un seul binôme a fait office de contre-exemple dans la facilité de tout se dire : Oihan et Lilian Guillamoundeguy. « Je trouve que c’est la chose la plus dure parce que tu n’as pas envie de blesser. Je sais aussi que Lilian est parfois trop protecteur et qu’il a du mal à tout dire. Mais parfois il faut le faire. »
Une nouvelle génération qui redéfinit le caddeyage ?
De manière assez légitime, le favoritisme du lien au détriment de l’expérience pose problème pour certains. En 2024, l’ex-joueur du PGA Tour, Smylie Kaufman, jugeait sur X (Twitter) le choix de McIlroy de travailler avec son meilleur ami comme une cause de sa disette de dix ans en Majeurs : « Harry ne s’impose pas vraiment. […] Et les relations d'amitié entre joueurs et caddies peuvent fonctionner à condition que le caddie sache s’imposer. » Une critique que le Nord-irlandais avait balayé avec des propos similaires à ceux d’Antoine Bigot, au sac de Clément Charmasson : « Notre connaissance de l’autre permet de se comprendre. Parfois, je sais que je dois intervenir et inversement, je sais par son attitude lorsqu’il a déjà visualisé le coup, choisi le club et que je n’ai pas besoin d’ajouter mon grain de sel. » Savoir intervenir c’est aussi savoir quand ne pas le faire.
Visible principalement chez la nouvelle génération de joueurs (la plupart des concernés ont moins de 25 ans), cette mouvance créée des vocations chez certains. Une bonne nouvelle pour le vivier de caddies tricolores qui s’étoffe. « C’est vrai qu’il y a plus de joueurs français caddeyés par des Français, à l’image des Espagnols qui sont connus pour rester souvent entre eux » repense Tom Ayling. Sur le top 20 du mérite national professionnel masculin (chez les femmes, une majorité de joueuses du top 20 n’ont pas de caddies attitrés), ils sont dix dans ce cas. De quoi soulever une nécessité pour les joueurs de parler la même langue que leur binôme ? Toujours est-il que la majorité des néo-co-pilotes s’accorde à dire que ce métier est désormais le leur, galvanisée par les premières années et les découvertes d’une nouvelle aventure. Et lorsque leur demande de se projeter sur un éventuel avenir à porter un autre sac que celui de leur fille, frère ou meilleur ami, la loyauté interfère avec l’ambition. « Je suis passionné par le golf et j’ai découvert un métier que j’adore mais je suis investi dans le projet de Tom en tant qu’ami : je vais le voir sur des parties d’entraînement, je suis ses séances avec Jeff (Jean-François Lucquin son coach, ndlr). Ce qu’un caddie classique ne fait pas sur ses semaines off. Et je suis incapable d’imaginer si pourrais le faire avec un autre joueur » conclut Adrien Montarant.