Le golf amateur français a vécu une journée extraordinaire samedi dernier, lorsque Valentine Delon a remporté The Women’s Amateur Championship, le même jour où Lev Grinberg décrochait son billet pour disputer The Open. Pascal Grizot, président de la ffgolf, et Christophe Muniesa, directeur technique national, reviennent sur ces succès de deux profils passés par les structures de formation fédérales.
Parlez-nous, d’abord, de la journée que vous avez vécue samedi dernier, en tant que passionnés de golf…
Pascal Grizot : C’est fantastique qu’un joueur français ou une joueuse française gagne des compétitions internationales, mais voir Valentine Delon gagner le Women’s Amateur Championship, qui est le tournoi amateur de référence, c’est vraiment extraordinaire. Je suis très admiratif de tout ce que Valentine a mis en place pour atteindre un tel niveau. Elle a gagné avec un fair play exemplaire, avec la manière, avec une attitude irréprochable, et c’est remarquable. Lev Grinberg qui se qualifie à The Open, c’est également merveilleux. Car que ce soit dans le cas de Valentine, qui est passée par le Centre national de performance du Golf National et qui s’entraîne avec Alexandre Kaleka, ou de Lev, qui vient d’y passer trois ans, c’est une construction qui valide la stratégie de la Fédération.
Christophe Muniesa : C’est toujours émouvant de voir un joueur ou une joueuse rentrer dans l’histoire du jeu, car c’est de cela qu’il s’agit. C’est admirable la manière dont a gagné Valentine, avec beaucoup de lucidité, et en commettant très peu d’erreurs malgré la pression. Lev, lui, a gagné le St Andrews Links Trophy, qui est l’un des tournois de référence mondiaux. Je pense que sa qualification à The Open est la traduction littérale de son talent, et du fait que dans sa catégorie d’âge, il est au-dessus du lot. C’est un gamin qui a un potentiel incroyable. Nous voulons croire que ces réussites, chez les Dames et chez les Messieurs, ne sont pas le fruit du hasard.
Quel est, justement, votre degré de satisfaction lorsque vous voyez des jeunes issus du système fédéral performer au plus haut niveau amateur ?
C.M. : La première chose à laquelle je pense, c’est l’époque à laquelle nous avons réformé notre dispositif de formation de l’élite, avec notamment la création des Centres nationaux de performance. Du milieu des années 2010 à quasiment la période covid, nous nous appuyions sur des pôles espoirs et des pôles France, un peu à l’image de ce qui se passe dans d’autres disciplines. Sauf que nous sommes arrivés à la conclusion que ce n’était pas très pertinent pour nos golfeurs, voire qu’à certains égards, c’était contre-productif. Pour le dire d’un mot, notre système n’était pas suffisamment pertinent. Nous avons donc rebattu les cartes, et nous nous sommes beaucoup inspirés de ce qui se faisait ailleurs en Europe, notamment en Suède et en Espagne. Nous avons retiré deux choses. D’une part, les Suédois avaient une vraie capacité à agir sur le développement personnel global du joueur, à individualiser les trajectoires des sportifs. D’autre part, chez les Espagnols, nous avons essayé de nous inspirer de leur fameux supplément d’âme, pour savoir comment nous pouvions créer de l’émulation. Nous avons mis tout cela en place dans nos Centres de performance, en jouant sur la permanence de l’entraînement et de l’encadrement, et en mettant plus de qualité et de quantité d’entraînement. Les bons résultats des dernières années attestent plutôt du fait que nous sommes dans la bonne direction, même si nous n’oublions jamais que les résultats appartiennent avant tout aux joueurs, car ce sont eux qui tiennent les clubs.
P.G. : Les Centres de performance ont été une aventure très bien menée par Maïtena Alsuguren, en tant que directrice technique nationale adjointe. Il a fallu les créer physiquement, les construire, trouver les bonnes personnes (entraîneurs, surveillants, professeurs). Peut-être que la chose dont je suis le plus fier dans ces centres, c’est la création de l’école hors contrat. Souvent, dans notre pays, on croit que lorsqu’on est bon dans un sport, c’est qu’on n’est pas capable de faire des études. Je pense au contraire qu’un sportif de haut niveau a quelque chose en plus. Pour mener une carrière à bien, il faut de la discipline et de la rigueur, et la mettre au service de la réussite, à la fois de son projet sportif mais aussi de son projet académique. Encore faut-il donner aux athlètes la possibilité de mener les deux de front. Or, notre système de l’Éducation nationale ne permet pas de s’adapter à la vie des athlètes. Aujourd’hui, tous nos athlètes sortent du centre avec le bac et avec une mention.
Pour approfondir
Valentine Delon, pour l'amour du drapeauLe cas de Lev Grinberg, qui n’a pas grandi en France et qui a choisi de rejoindre le Centre national de performance du Golf National, est-elle encore plus symbolique de cette réussite ?
P.G. : Lorsque l’on connaît le degré d’exigence du père de Lev Grinberg, le fait qu’il ait choisi la France pour s’entraîner et la ffgolf pour l’épauler, c’est un très grand honneur. Je ne demande pas mieux que d’accueillir des athlètes étrangers, car cela valide ce que l’on a mis en place.
C.M. : Qui aurait pu prédire, il y a 10 ans, que Lev Grinberg allait choisir de jouer pour la France ? Il faut que notre système soit performant, et qu’il permette l’éclosion d’individus. On ne peut pas attendre d’avoir le messie qui nous tombe tout cuit du ciel. La dernière marche, c’est la joueuse ou le joueur qui doit la gravir, mais nous, nous devons bâtir l’escalier pour aller à la dernière marche.
Dans les années qui vont venir, quels vont être les marqueurs qui vont permettre de savoir si cette stratégie est valable ?
P.G. : Il y a encore une progression à faire. On dit qu’on a une belle génération, mais je me suis toujours opposé au concept des générations. C’est à nous de tout mettre en place pour que les meilleurs soient soutenus au plus haut niveau. Aujourd’hui, nous avons Oscar Couilleau, Lev Grinberg et Hugo Le Goff qui sont tous entre la 34e place et la 56e place mondiale amateur, et tous les trois dans le top 5 de leur catégorie d’âge. Ce qu’il faut, c’est qu’en rentrant à partir de l’automne prochain dans les facs américaines, et en jouant des compétitions qui donnent beaucoup de points, ils continuent à progresser pour être tous les trois dans le top 10 amateur mondial, c’est l’objectif que je me fixe.
C.M. : Je pense que ce à quoi nous sommes confrontés, et dont nous sommes parfaitement conscients, c’est au fait que les joueuses et joueurs sont beaucoup mieux armés lorsqu’ils passent professionnels. Les meilleurs d’entre eux enregistrent de très bons résultats d’entrée lorsqu’ils passent pro. Il y a quelques années, il y avait cette sorte de no man’s land dans lequel les Français se trouvaient après leur passage pro, et ils mettaient parfois des années à monter sur le LPGA Tour ou le DP World Tour. Nous avons réussi à raccourcir la courbe d’apprentissage du golf professionnel français, nos jeunes pros sont plus performants d’entrée. En revanche, nous savons qu’il reste des étapes à franchir et des choses à améliorer, car la présence de Français dans le top 20 mondial professionnel, qui est notre objectif et notre baromètre, on ne réussit pas à la tenir tous les ans. Il y a eu de très bonnes séquences de Victor Perez et Matthieu Pavon chez les Messieurs, évidemment une très bonne séquence de Céline Boutier chez les Dames, mais on ne réussit pas encore suffisamment à installer nos meilleurs dans le top 20 mondial. Cela signifie qu’il faut que nous soyons encore plus pertinents dans la manière dont nous les accompagnons vers le haut niveau pro. C’est la raison pour laquelle nous sommes allés chercher des profils comme celui de Gwladys Nocera ou Grégory Havret, et avec l’apport de coaches et de sportifs internationaux.
Valentine Delon et Lev Grinberg vont tous les deux disputer leur premier Open britannique cet été. Que faut-il leur souhaiter ?
P.G. : De prendre du plaisir, et surtout de l’expérience. Il n’y a aucune pression pour eux. Ce n’est pas, par exemple, la même situation que Martin Couvra lorsqu’il s’est lancé sur les tournois du Challenge Tour en étant amateur. Je rappelle, d’ailleurs, qu’à l’époque Martin était resté amateur une année de plus pour jouer les championnats du monde amateurs par équipes aux Émirats Arabes Unis. Et nous avions pris la décision qu’il ne joue pas ces championnats du monde, pour se consacrer à sa transition professionnelle et bien performer à la finale du Challenge Tour. Donc nous ne prenons jamais de décisions qui seraient dans l’intérêt de la Fédération, et qui ne seraient pas dans l’intérêt du joueur. Là, ce qui est merveilleux avec Valentine et Lev, c’est qu’ils n’ont pas prévu de passer professionnels l’année prochaine. Donc prendre du plaisir et de l’expérience, ça c’est très important.
C.M. : Ce dont on s’aperçoit au fil du temps, c’est bien sûr qu’il y a encore une frontière entre le plus haut niveau professionnel et le plus haut niveau amateur. Mais pour autant, on voit de plus en plus des amateurs, souvent très jeunes, performer dans des épreuves professionnelles, y compris des Majeurs. Ce que l’on peut attendre de Valentine et de Lev de manière raisonnable, c’est qu’ils passent le cut, ils sont l’un et l’autre le niveau pour. Après, c’est de finir par exemple dans le top 30, car c’est ce que les meilleurs amateurs du monde sont en capacité de faire quand ils jouent ces tournois-là, et il n’y a pas de raison que nos Français fassent exception.