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Jean-Etienne Lafitte, un Maître nous a quittés

Décédé le 10 mai dernier, Jean-Etienne Lafitte était récompensé par un prix spécial du jury lors des Trophées du Golf au mois de mars. Pratiquement inconnu du grand public golfeur, l’évocation de son nom fait pourtant briller les yeux de tous les pros de France. 

C’est grâce à lui que les enseignants bénéficient depuis les années 1980 d’une reconnaissance officielle de leur métier. Mais ce n’est là que l’une des actions menées tout au long de sa carrière par ce passionné infatigable, aussi discret qu’efficace.

« Jean-Etienne compte parmi ces rares entraîneurs qui, de par leur expertise, leur passion pour le jeu et leurs exceptionnelles qualités humaines, ont donné le goût du haut niveau à des générations entières de joueuses et de joueurs, témoigne Christophe Muniesa, directeur exécutif de la ffgolf. J’ai eu la chance de le rencontrer lorsque je jouais en équipe de France. Il a notamment été coach de l’équipe de France Boys qui a remporté le championnat dEurope à Renfrew en Ecosse, en 1988. Dans ses fonctions de coach, de formateur, de DTN et "d’inventeur" de l’école de formation française des enseignants, il a énormément contribué à faire de notre Fédération ce qu’elle est aujourd’hui. Il mérite amplement le prix qui lui a été décerné. »

Ceux qui le connaissent bien ne tarissent pas d’éloges, comme on va le voir, sur ce grand monsieur du golf français. Thomas Levet a fait sa connaissance alors qu’il avait 13 ans : « Je l’ai d’abord connu comme entraîneur. C’est quelqu’un de profondément passionné par le jeu de golf et qui l’a développé dans des régions que personne ne soupçonne. Mais comme il ne s’est jamais mis en avant, il n’y a pas grand monde pour se rendre compte du travail qu’il a fait. C’est la moindre des choses qu’il ait obtenu ce prix. Il n’y a pas un seul pro en France qui ait une panoplie aussi importante que la sienne. »

Point de départ, Chantaco

Jean-Etienne Lafitte est de Chantaco. C’est presque tout dire ! Il est né dans l’une des fermes situées sur le fameux parcours où son père travaillait comme jardinier et fait partie d’une génération qui compte entre autres Bernard Pascassio et Dominique Larretche. 

« Pour nous, le golf a été une opportunité extraordinaire. Nous pouvions travailler comme caddys pendant les vacances scolaires mais aussi jouer puisque les Lacoste nous soutenaient. Je n’ai pas la moindre idée de ce que j’aurais pu faire si je n’étais pas né au bord d’un golf et que je n’avais pas eu le golf pour sortir de la route qui nous était tracée. Je suis amoureux du golf depuis le début mais je lui suis aussi très reconnaissant pour tout ce qu’il m’a permis de faire, pour les personnes que j’ai rencontrées, les champions avec qui j’ai pu parler, pour les innombrables voyages que j’ai entrepris. C’est formidable, je ne pouvais pas imaginer cela quand j’avais 18 ans ! »

Jean-Etienne Lafitte n’est pas avare de sa parole mais on peut facilement avancer que, même sous la torture, il ne céderait que d’infimes bribes sur sa propre personne. Pour lui, le seul intérêt se situe ailleurs, dans le travail accompli tout au long de sa carrière pour le développement du golf sur nos terres mais aussi bien au-delà de nos frontières.

« Il se met toujours en retrait, témoigne Gwladys Nocera. Il fait partie de ces gens, si rares, qui sont tellement compétents que la seule chose qui les intéresse n’est pas de faire les beaux mais de faire avancer leur passion et de la partager. Et chaque fois qu’on le rencontre on s’aperçoit qu’il suit de très près la carrière de toutes les joueuses et de tous les joueurs. »

Un bon joueur pro

Avant de devenir enseignant, puis entraîneur, puis encore DTN, Jean-Etienne Lafitte a été joueur. A Chantaco, donc, alors qu’il était encore caddy : « On jouait, oui, mais on ne se rendait pas vraiment compte de ce qu’on valait, sinon qu’on jouait quand même mieux que les personnes dont nous portions le sac. »

Sans doute beaucoup mieux puisqu’il passait pro et, aux dires de Bernard Pascassio et Patrice Léglise, il a été un très bon joueur. « J’ai joué correctement au golf pendant deux ou trois ans, au début de ma carrière, concède-t-il. Avec mes activités d’enseignant, c’était difficile de maintenir le niveau. Et puis, à l’époque, il y avait toujours un certain Jean Garaïalde qui avait pratiquement gagné avant de commencer à jouer. Je dois dire que je n’aimais pas mal jouer et j’ai donc laissé la compétition sans regrets, ce n’était pas ma voie. »

S’il a gagné le respect de ses congénères dans la pratique du golf, Jean-Etienne a aussi suscité leur admiration sur un autre terrain. « Il est le seul d’entre nous à avoir fait des études, et le seul à avoir eu le bac. Nous, on en était très loin, alors que lui l’a eu très facilement », souligne Patrice Léglise, actuellement pro au golf de Chantilly.

Toujours est-il que Jean-Etienne devient l’assistant de François Saubaber à l’International Club du Lys, « un club très novateur puisqu’il regroupait beaucoup de champions de différentes disciplines ». Puis, grâce à ce qu’il qualifie modestement de « petite notoriété en tant que joueur », il est sollicité par le golf de Saint-Germain où il passe une vingtaine d’années, avant d’officier à Joyenval. « Quand je suis arrivé à Saint Germain, j’avais 25 ans, j’étais à peine plus vieux que les joueurs que j’entraînais. Certains étaient très bons et quelques uns sont devenus pros. Je me suis beaucoup formé dans ce club. »

Une vocation, la formation

De 1983 à 1992, il est entraîneur des Equipes de France, avec le succès que l’on sait et quelques belles places lors des championnats internationaux, avant d’être nommé DTN en 1991, jusqu’en 1997. « Quand je suis devenu entraîneur de l’équipe de France, j’ai commencé à faire un peu de formation. A force d’entendre que les joueurs français n’étaient pas très bons, j’ai pris conscience que cela était nécessaire. J’aimais beaucoup cette facette du travail qui est devenue une vocation puis, rapidement, mon activité principale. Je gardais en tête l’idée qu’un jour il faudrait passer à la vitesse supérieure, se donner les moyens de progresser. »

C’est ainsi que Jean-Etienne Lafitte a créé en 1983 la première école fédérale de formation pour enseignants de golf, à Vichy. Il faut savoir que, pendant des décennies, les pros des différents clubs choisissaient eux-mêmes leur successeur. Le diplôme d’enseignant, délivré par le ministère des Sports et organisé par la Fédération, n’a été institué qu’en 1974, mais il était essentiellement basé sur la qualité de jeu des prétendants. La création de cette école tenait également compte du fait que le nombre de golfeurs croissait énormément à cette époque et qu’il n’y avait pas assez de pros pour les former.

« Nous avons bénéficié de l’arrivée d’un cadre d’Etat, Didier Nocera, qui a fait beaucoup pour cette école, reconnaît Jean-Etienne. Pour la première promotion, nous avons fait passer des tests de jeu aux candidats, avec des scores à faire, mais nous avons aussi tenu compte de leurs aptitudes intellectuelles. Nous avons ensuite eu des entretiens, pour être sûrs qu’ils avaient vraiment le profil d’enseignants. Il fallait apprécier le degré de motivation réelle des candidats. C’était une sélection assez élaborée. »

L’école de Vichy, un travail de titan

Le novateur reconnaît certaines insuffisances et quelques erreurs au début, mais en avoir retiré beaucoup d’enseignements. Les cours collectifs, qui n’existaient pas encore, ont été théorisés puis mis sur pied. « Nous avons appris avec chacune des promotions, les jeunes pros ont très vite adhéré à nos méthodes et nous avons acquis une belle réputation. Une délégation européenne, dont faisaient partie quelques Britanniques, étaient venus voir le centre pour évaluer ce que nous faisions, et ils avaient été impressionnés », se souvient Jean-Etienne Lafitte qui se félicite aussi d’avoir intégré d’autres aspects ignorés jusqu’alors, particulièrement la pédagogie.

« Il faut avoir des connaissances techniques suffisantes, maîtriser les lois mécaniques, bien comprendre comment fonctionne le club, comment doit à son tour fonctionner le corps, tenir compte également du mental. Mais il faut connaître ses élèves, insiste-t-il, savoir comment ils écoutent, ce qu’ils ressentent, savoir les encourager mais aussi les rouspéter. Ces données psychologiques sont rapidement entrées en jeu dans notre enseignement et cela devenait vraiment passionnant. »

Témoin et acteur privilégié de cette grande aventure, Didier Nocera se souvient avec émotion de cette période : « Jean-Etienne est un type extraordinaire ! J’ai toujours travaillé avec lui, c’est lui qui m’a formé. J’ai été nommé au CREPS de Vichy et j’ai pris en charge la formation au plan pédagogique et administratif, sous son contrôle. Il a effectué un travail de titan, en restant toujours en retrait, il n’a jamais arrêté. Il a structuré la profession, à une époque où les pros n’avaient pas de retraite, n’avaient même pas le droit d’entrer dans le club house, choses que lui-même a vécues. Il a consacré toute son énergie à la valorisation, à la défense et à la formation des enseignants en mettant en place une pédagogie cohérente. »

Le père de Gwladys évoque un homme d’une patience d’ange, capable de se plier en quatre pour faciliter le travail des autres, pourvu d’une sagesse infinie pour transmettre au mieux ses connaissances. « C’est incroyable le nombre de gens qui lui doivent ce qu’ils sont, moi le premier. Jean-Etienne, c’est une vie entière au service des autres, sans doute au détriment de sa propre vie, avec pour seul souci de faire avancer le golf. »

Depuis quelques années, cependant, Jean-Etienne Lafitte nourrit une certaine nostalgie de cette période, non pas à titre personnel, mais par rapport à la cohérence de la formation des pros, assurée par les quatre centres mis en place : « Aujourd’hui, malheureusement, on n’ a plus la maîtrise de la formation au niveau fédéral puisque n’importe quel organisme peut être agréé par le ministère des Sports. Chacun fait maintenant comme il croit devoir faire, sans harmonisation et, en plus, on forme plus de candidats que de besoin. »

Une grande victoire sur les Anglais

Pour cette part de son œuvre, cet homme de Chantaco devait recevoir une reconnaissance hors du commun, celle du Royal and Ancient de Saint-Andrews qui le nommait formateur. Sous cette nouvelle bannière, il exerçait ses talents dans plusieurs pays d’Amérique Latine et d’autres du continent africain. De ces différentes expériences naissait un autre projet, celui de fédérer les différentes PGA européennes.

« Beaucoup de pays étaient venus voir notre centre de formation et le but était de discuter avec les les uns et les autres pour mettre en commun des connaissances et surtout de mettre sur pied une formation globale reconnue par tous les pays. Ça a été un chantier terrible mais cela a abouti à la reconnaissance des diplômes délivrés par plusieurs pays. »

Alors qu’il avait été, en plus de tout le reste, président de PGA France de 1981 à 1988, Jean-Etienne Lafitte devenait vice-président de cette PGA of Europe. De là date l’une des plus grandes victoires de sa carrière, cette fois presque autant sur le plan personnel que professionnel : une victoire sur les Anglais !

« C’est à ce moment-là que j’ai commencé à discuter et surtout à batailler avec la PGA britannique qui se croyait investie de tout mais qui ne faisait pas de formation, confortée par le très bon niveau de ses joueurs, avec un système de tuteur et assistant. Au cours d’une réunion, je leur ai dit : « Vous avez une arrogance que je n’ai jamais supportée et je m’aperçois maintenant qu’en fait vous vivez sur vos acquis, que vous n’avez pas de système de formation. Nous, nous en avons un! » Ça a un petit peu diminué leurs prétentions… », se félicite Jean-Etienne avec délice.

Son action au niveau européen devait lui valoir deux prix décernés par cette PGA of Europe, en 2003 et en 2008. Ce n’est pas lui qui s’en vantera, bien évidemment. Mais en insistant beaucoup, sans doute pesamment à ses yeux, sur les différentes reconnaissances dont il a été l’objet, on finira par obtenir un « Oui, oui, bon… c’est vrai que ça fait plaisir quand on reconnaît la valeur de ce que vous faites ».

En avance sur son temps

De toute sa carrière où il a porté les différentes responsabilités que l’on a vues – il a même assuré pendant une dizaine d’années les pages techniques du magazine Golf Européen –, Jean-Etienne Lafitte compte un seul échec qu’il s’attribue sans aucun doute à tort : « Je n’ai pas réussi, lorsque j’étais DTN, à faire passer le message auprès de la Fédération sur la nécessité de créer un lien très fort entre le haut niveau amateur et le monde professionnel. Ce n’était pas la bonne époque pour cela mais, depuis une dizaine d’années, la Fédération s’est parfaitement engagée dans cette voie et les résultats actuels le montrent. »

La fédération de l’époque et ses dirigeants étaient sans doute trop focalisés sur les résultats amateurs. C’était le cas dans la plupart des fédérations européennes à l’époque, trop influencées par les « Unions » Britanniques, totalement dévouées au sport amateur, laissant au seules PGA le soin de s’occuper du golf professionnel. Pire, notre fer de lance, en avance sur son temps, était remercié en 1997. « Il est regrettable que, comme cela arrive parfois dans les fédérations, les mauvais résultats de l’équipe de France 1996 aient conduit les dirigeants fédéraux de l’époque à soudainement limoger Jean-Etienne », déplore Christophe Muniesa. Autant il est parfois nécessaire de renouveler l’encadrement émoussé par les exigences quotidiennes de la haute performance, autant il est dommage que la Fédération n’ait pas souhaité recentrer les missions de Jean-Etienne sur sa véritable passion, celle de transmettre, à travers ses activités de formateur.

Jean-Etienne Lafitte n’a évidemment pas à rougir de cet accident de parcours mais on comprend qu’il en ait souffert, comme le souligne Didier Nocera. D’autant plus lorsque l’on se penche sur l’une de ses données biographiques : « Jean-Etienne est Basque, explique Bernard Pascassio qui parle vraiment en connaissance de cause. Quand il a quelque chose en tête, il fait tout pour arriver à ses fins et il ne cède pas facilement, croyez-moi ! C’est d’ailleurs très difficile de soutenir un avis différent du sien ! Heureusement, c’est un ami avant tout. Parce que plus sérieux que lui, ça n’existe pas. Il est strict avec tout ce qu’il faut et d’abord avec lui-même. »

Basque, donc fier et orgueilleux

On comprend ainsi le malin plaisir que certains mettent à essayer de le chambrer. Pendant des années, un rendez-vous immuable a réuni sur un terrain de golf Jean-Etienne, Paton Léglise, Bernard Pascassio et Dominique Larretche. Ces deux derniers faisaient équipe contre les deux premiers au cours de parties le plus souvent jouées en quatre balles.

« Fier et orgueilleux comme tous les Basques, Jean-Etienne mettait un point d’honneur à ne pas perdre et il était très vexé quand ça nous arrivait, s’amuse Paton Léglise. Il est très lié, et depuis leur enfance, avec Bernard et Dominique, et on a toujours gardé cette rigolote rivalité. Il abordait le jeu comme il est, de façon très rigoureuse, sérieuse, appliquée et humble. C’est toujours très agréable et enrichissant de passer des moments avec lui. Il s’intéresse à beaucoup de choses, il est très cultivé en dehors de sa passion pour le golf. Il nous apporte toujours des réponses très réfléchies qui nous rassurent ou nous aident dans notre réflexion. »

« C’est toujours aussi difficile de le prendre en défaut », admet Bernard Pascassio avec une pointe de résignation mais avec l’espoir non dissimulé d’y parvenir un jour.

 

Jean-Louis Aragon


Par Jean Louis Aragon
1 mai 2015