Thomas Colombel, 24 ans, qui participe ce week-end au Pas-de-Calais Paragolf Open, est actuellement n° 1 français et n° 10 mondial paragolf. Atteint d’autisme, qui a été diagnostiqué à son adolescence grâce au golf, il ambitionne de rejoindre, un jour, les meilleurs circuits professionnels valides de la planète. Rencontre.
L’autisme, on le sait, est un spectre très large. Chez vous, comment se manifeste-t-il ?
Déjà, il faut remettre en perspective le fait que l’autisme peut prendre deux formes : soit avec déficience mentale soit sans déficience mentale. Ce sont deux cases bien séparées. Moi, je suis sans déficience, j’ai environ 140 de QI. C’est justement grâce à cela que j’arrive à compenser tous les troubles. Car ce qu’il faut comprendre, c’est que l’autisme, c’est un trouble. Cela veut dire que je vis la même chose que tout le monde, sauf que c’est altéré par x ou y raison. Si on me prend complètement brut, je ne sais pas communiquer, je ne sais pas parler aux personnes que je ne connais pas, j’ai peur de plein de choses (un peu tout d’ailleurs), je ne sais pas gérer mes émotions… Je suis vraiment un bloc brut. Mais grâce à mon intelligence, j’ai réussi à apprendre les comportements de tout le monde au fur et à mesure du temps, grâce aussi à mon entourage. En résumé, chez moi, l’autisme s’exprime surtout dans une surcharge mentale, comme si mon cerveau était du papier à musique. Et plus j’avance dans la journée, ou plus j’avance dans le stress, l’anxiété et des choses que je ne contrôle pas, plus ça s’accélère. Au bout d’un moment, ça s’accélère tellement que je fissure complètement, je lâche, et ça provoque d’énormes migraines, je n’arrive presque plus à parler. J’ai aussi une grande rigidité mentale, et un besoin de contrôle et de compréhension infini. Il faut que je comprenne tout ce qu’il se passe pour déplacer cette charge mentale. C’est une sorte de perpétuel apprentissage pour éviter de péter un câble (sic).
Saint-Omer, centre de la planète paragolf
Pour la 12e fois, l'Aa Saint-Omer Golf Club accueille le Pas-de-Calais Paragolf Open. Cet événement, qui se tiendra de vendredi à dimanche, et dont l'entrée est entièrement gratuite, accueillera 60 joueuses et joueurs, de 12 nationalités différentes. L'épreuve, comptant pour le classement mondial paragolf, aura notamment comme têtes d'affiche le Camerounais Issa Nlareb, double tenant du titre, ainsi que la Néerlandaise Daphne Van Houten, lauréate chez les Dames en 2025.
À noter que, comme l'an passé, les deux vainqueurs de la semaine en stroke play seront automatiquement invités au Hauts-de-France Pas-de-Calais Golf Open, épreuve professionnelle mixte qui se tiendra sur ce même golf de Saint-Omer du 10 au 12 septembre prochain.
Vous avez été diagnostiqué à l’adolescence, alors que vous jouiez déjà au golf. Cela veut-il dire qu’il vous a fallu apprendre une autre manière de jouer ?
En fait c’est plutôt l’inverse : c’est le golf qui m’a fait faire le diagnostic. Quand j’étais jeune, je jouais au golf de Jumièges, j’ai été champion régional en Normandie, j’étais dans les équipes de ligue. J’avais un préparateur mental qui me faisait faire des trucs, et ça ne marchait pas du tout. Ça marchait sur tout le monde sauf sur moi (rires). Et donc on s’est posé des questions, on s’est dit qu’il y avait un truc. On a cherché, et donc on a découvert que j’étais autiste, et que je ne fonctionnais pas de la même manière que tout le monde. En fait, c’était logique que, dans toutes les techniques qu’il m’apprenait, il y en avait 80 % qui ne marchaient pas. Et donc, cela fait maintenant 6 ou 7 ans que je réapprends le golf. En ce moment, je suis vraiment dans une phase où j’apprends à lâcher prise, à juste jouer pour jouer. Les moments sous pression, avec de l’enjeu, sont vraiment très compliqués pour moi. Avec mon préparateur mental d’aujourd’hui, qui n’est pas le même qu’il y a quelques années, on passe beaucoup de temps là-dessus. Rien que sur les 15 derniers jours, on a passé facilement 6 ou 7 heures ensemble en présentiel, et je l’ai eu au téléphone pendant presque autant de temps. Pour ne rien laisser au hasard, car la moindre chose me fait dériver très vite. J’ai beaucoup de mal à apprendre de nouveaux schémas quand j’ai déjà des choses très ancrées au fond de moi, surtout quand ce sont des choses pas palpables, des concepts idéologiques. Car j’aime bien relier ça à un résultat ou à une conséquence, ce qui n’est pas toujours possible au golf. On sait bien que ce n’est pas parce qu’on pense bien qu’on tape des bons coups de golf, et inversement. C’est un sport qui n’est pas du tout cartésien, et donc j’apprends petit à petit ces schémas qui ne sont pas intuitifs chez moi.
Les bons conseils de Michael Campbell
Votre rêve est de rejoindre, un jour, les plus grands circuits professionnels de la planète. De quelle manière travaillez-vous dans cette perspective ?
Il y a quelques années, lorsque j’étais encore amateur, il y a eu un moment où je jouais vraiment bien. Mais je voyais que, golfiquement parlant, j’avais vraiment une limite. Avec mes coaches, j’ai donc décidé de faire évoluer mon jeu et mon swing. En faisant ça, j’ai beaucoup progressé mécaniquement, et je me suis dit que je n’allais plus avoir besoin de réfléchir, que je n’allais faire que des bons swings, que des bons coups, et jouer moins mille. Sauf que j’avais complètement oublié tout l’aspect jeu du golf, et je me suis un peu monté le crâne tout seul. Et maintenant, je suis un peu dans cette période de remise en route du jeu, de la gestion, de la sensation. J’avais tellement commencé à contrôler tout ce que je faisais que c’est long d’en revenir. J’y arrive petit à petit, au practice, puis sur le parcours en jouant avec les copains, puis dans des petits tournois… et pour y arriver sur un gros tournoi pendant quatre tours, sous pression, quand ça compte, il y a encore un peu de chemin. Il fallait que je prenne conscience du fait que, pour faire un bon score, il faut bien penser, faire les bons choix aux bons moments, oublier le score, oublier l’enjeu, et jouer au golf pour jouer au golf. C’est ma grande difficulté, vu que je suis rigide mentalement. Par exemple, si je vais au practice la veille d’un tournoi et que je tape bien, je me dis tout de suite que, le lendemain, je vais jouer -4. Le jour J, il suffit que je fasse un mauvais drive au départ du 1, et je suis déjà en feu d’artifice dans ma tête. Je me dis que j’ai déjà tapé un mauvais coup. Rien qu’hier (mercredi, NDLR), j’ai eu un coup de fer 9 à taper plein vent contre, et plutôt que de prendre un club de plus, je l’ai laissée 10 m courte. C’est une chose basique, et je le fais tout le temps, parce que je pense à autre chose, au lieu de juste vouloir faire le meilleur score possible. Mais faire le meilleur score possible, c’est accepter la situation telle qu’elle est, et pour moi, c’est dur.
D’où est née votre envie de rejoindre, un jour, les circuits professionnels valides ?
Lorsque je suis passé professionnel en 2024, je savais très bien que je n’avais pas le niveau, à ce moment-là, pour jouer sur le circuit européen. Mon objectif n’était pas d’être sur le circuit deux ans plus tard, mais d’être dans ce monde pour comprendre ce qui s’y passe, et mettre en place les choses pour y arriver. Au final, deux ans plus tard, j’ai le niveau de golf pour y arriver. Je n’ai pas encore le niveau de scoring ou le niveau mental pour le faire, mais j’ai le niveau de golf. Je me suis entouré d’experts, à l’image de Michael Campbell (vainqueur de l’U.S. Open en 2005, NDLR), que j’ai sollicité pour qu’il m’apprenne ses petits secrets. Il est très sympa, et on passe du temps ensemble sur les tournois quand on se croise. L’avantage qu’on a aussi, c’est de pouvoir jouer des tournois du G4D (un circuit de tournois paragolf organisé par le DP World Tour, NDLR). L’année dernière, j’ai joué celui de Wentworth qui, en plus, était deux semaines avant la Ryder Cup, donc toute l’équipe européenne était là pour le tournoi des Rolex Series. J’ai tous été les voir pour leur demander des choses. Cela fait donc deux ans que j’accumule toute cette expérience, et je sens que je commence à savoir ce que je dois faire pour y arriver.
Quels sont vos modèles dans le monde professionnel ?
Pour moi, Scottie Scheffler est le golfeur le plus abouti qu’on ait jamais eu. Je ne dis pas que c’est le meilleur, mais en tout cas, c’est le plus abouti pour le golf. Il transmet beaucoup de choses, et je m’en inspire. Certes, il y a une base technique de golf qu’il faut que tout le monde ait. Mais quoi qu’on en dise, je les ai tous vus taper sur le practice à Wentworth, il n’y en a pas un qui tape moins bien la balle que les autres. En revanche, quand on les voit sur le parcours, c’est toute la différence. Déjà dans le petit jeu, et puis aussi dans leur capacité à restituer sur le parcours ce qu’ils font à l’entraînement. C’est là que l’on distingue les bons et les meilleurs. Lorsque je jouais le G4D, j’avais Rory McIlroy qui faisait sa reconnaissance juste derrière ma partie. Du coup, j’avoue que j’étais moins concentré sur mon jeu (rires). Mais j’ai disséqué tout ce qu’il faisait, et ensuite, j’ai regardé le tournoi à la télé : il a fait exactement tout ce qu’il a fait à la reco. À côté de ça, j’ai vu Keita Nakajima au practice, il pouvait cacher ses balles derrière une baguette tellement elles étaient droites, et après il a fait 76 au premier tour. Alors que je suis persuadé que, cette semaine-là, il tapait mieux la balle que Rory. Pour moi, c’est là le point de performance ultime chez les meilleurs du monde, et c’est là que Scheffler est exceptionnel.
À côté de vos ambitions de figurer sur les circuits valides, pourquoi cela demeure-t-il important, pour vous, de jouer les épreuves paragolf ?
Aujourd’hui, cela fait deux ans que je suis n° 1 français en paragolf, j’ai à cœur de représenter la France dans les plus grands tournois. Partant de là, je mets tout en place pour y arriver. Et puis dans le paragolf, il y a aussi de très belles échéances, comme l’Open de France paragolf à Roissy les 9 et 10 mai, l’U.S. Open paragolf début juillet, les Europe par équipes paragolf mi-juillet… Et puis ils viennent d’annoncer qu’à la Ryder Cup l’année prochaine, il allait y avoir une confrontation entre une équipe américaine et une équipe européenne paragolf (lire ci-dessous). Donc en tant que compétiteur, on n’a pas envie de laisser passer tout ça.
Ryder Cup : une confrontation paragolf en 2027
En 2027, dans le cadre des célébrations du centenaire de la Ryder Cup, l'Irlande accueillera, outre la traditionnelle confrontation entre Europe et États-Unis, un match entre les meilleurs paragolfeurs des deux côtés de l'Atlantique. Cette rencontre, dont la création a été annoncée le 16 avril dernier et qui portera le nom de G4D Ryder Cup, se tiendra les 13, 14 et 15 septembre au Ballyneety Golf Club de Limerick, terrain qui servira également de cadre à la Junior Ryder Cup.
L'épreuve sera entièrement mixte et en match play, avec des foursomes mixtes au programme de la première journée, avant un deuxième acte en quatre-balles mixtes, et des simples le dernier jour. Les critères de sélection, ainsi que les capitaines des deux futures équipes seront annoncés ultérieurement.