Champion de France de rugby à XV avec Montpellier en 2022, Martin Doan a mis un terme à sa carrière professionnelle dans l'ovalie en juin dernier, à 27 ans. Il se consacre désormais à un défi colossal : rejoindre d'autres rangs professionnels, ceux du golf.

Martin Doan s'entraîne chaque jour, au Golf de Massane, pour réussir son défi. © Baptiste Soule

Les adeptes de seaux de balles matinaux, au Golf de Massane, sont habitués à le voir. Ceux qui préfèrent la détente clubs en mains à la sortie du bureau aussi. Et si les membres de deux groupes se parlent, ils arriveront à la conclusion que dans l'intervalle, Martin Doan ne bouge pas beaucoup de cette aire d'entraînement. Si ce n'est pour aller sur le terrain du golf montpelliérain, parfois en compagnie de son ancien coéquipier et toujours ami Benoît Paillaugue, mettre en application ce qu'il a bûché. « J'ai toujours beaucoup travaillé, explique Martin. C'est une des qualités que j'ai acquises au rugby, c'est une de mes grandes forces. » Force qui ne sera pas inutile à celui qui fut champion de France de rugby à XV, en 2022, et qui, à 27 ans, s'est lancé dans un défi dont lui-même mesure la dimension colossale : intégrer, un jour, un circuit professionnel de golf.

L'histoire ressemble à celle d'un garçon ayant commencé par le rugby avant de bifurquer vers le golf. Mais en réalité, celle de Martin Doan s'est écrite dans l'ordre inverse. Tout petit, il suivait les pas de son père, qui était enseignant au Golf de Sainte-Maxime. Durant son enfance, il a continué à creuser ce sillon à Albi-Lasbordes, destination professionnelle suivante de son père. Très bon élément de l'école de golf, Martin s'est vu proposer de rejoindre ce qui, à l'époque, était le Pôle espoirs fédéral de Bordeaux. « Mais mon père a refusé, éclaire-t-il. Il ne voulait pas que j'aille dans le monde du golf à l'époque. »

Pendant ce temps, bien aidé par sa localisation géographique, Martin Doan avait commencé à jouer au rugby à Albi. Et à s'y faire bon nombre de copains. Comme les entraînements de rugby étaient aux mêmes horaires que les entraînements de golf, à 13 ans, il lui a fallu faire un choix : son principal outil de travail serait désormais ovale.

« Aucun cours de golf entre mes 12 ans et mes 27 ans »

Martin Doan a, ainsi, gravi les échelons du rugby les uns après les autres, décrochant à 18 ans son premier contrat professionnel avec Albi qui jouait alors en Nationale, c'est à dire en troisième division. Après quatre saisons à ce niveau, à prendre de l'expérience au poste de demi de mêlée, il reçoit un jour un coup de fil du Montpellier Hérault Rugby, l'un des gros clubs du Top 14, la première division française. « Ils avaient besoin d'un demi de mêlée car ils avaient des blessés, explique-t-il. C'était un coup de poker. On m'a fait confiance, et j'ai joué. » L'ancien Albigeois devient la doublure de Benoît Paillaugue, qui est alors le titulaire du poste de n° 9 dans l'effectif héraultais. Une situation de concurrence, mais qui, pour les deux hommes, s'est transformée en franche amitié, toujours d'actualité. Surtout, à la fin de cette saison 2021-2022, le coup de poker de Martin Doan est gagnant : son club devient champion de France. Au Stade de France, il a le bonheur de soulever le bouclier de Brennus, le trophée le plus prestigieux du rugby tricolore. Tout cela avec une prolongation de contrat de trois ans.

Malgré tout, afin d'avoir plus de temps de jeu, le demi de mêlée est ensuite prêté un an à Mont-de-Marsan, qui évolue alors en deuxième division. De retour à Montpellier, plus d'un an après le titre, les hommes ne sont plus les mêmes, et l'ambiance non plus. « Il y avait eu un changement de staff, et je n'étais pas très inspiré par le nouveau », confie Martin Doan. Il n'hésite pas, alors, à repartir de plus bas dans l'échelle, en troisième division à Bourgoin-Jallieu, au début de la saison 2024-25. En Isère, il se voit même confier les galons de capitaine. Mais en cours de championnat, Montpellier, à court de demis de mêlée à nouveau, le rappelle et le réengage pour la fin de saison. À ce moment-là, pourtant, dans sa tête, Martin a déjà pris sa décision : cette saison sera sa dernière dans le rugby professionnel. « Avec ma compagne, on venait d’avoir un enfant, et j’en avais ras le bol de déménager, justifie-t-il. J’avais envie d’être plus présent. »

Terminé pour le rugby, donc. Mais Martin Doan n'a alors que 27 ans, et toujours l'envie de se lancer des défis. Il y a bien le golf, son autre grande passion, et ses camarades qui lui demandent pourquoi il ne se lance pas dedans. Bien sûr, il lui arrive de titiller le par lorsqu'il va jouer, une fois tous les deux ou trois mois, entre amis. Mais il voit aussi la réalité : « Je n'ai pris aucun cours de golf entre mes 12 ans et mes 27 ans », campe-t-il. Il songe un temps à simplement devenir enseignant de golf, mais peu à peu, l'idée fait son chemin : se lancer un « défi de fou », comme il le dit lui-même. Et tenter de rentrer, un jour, sur un circuit professionnel.

Depuis l'été dernier, Martin Doan a donc pris des quartiers beaucoup plus réguliers au Golf de Massane, et surtout sur son aire d'entraînement. Il y répète ses gammes du matin au soir, avec l'appui du pro enseignant Olivier Debray. Par ailleurs, il s'est aussi attaché les services d'Aurélie Lamy, préparatrice mentale connue, notamment, dans le monde du rugby. « Ce n'est pas facile, car on a changé pas mal de choses dans mon swing, constate Martin Doan. Aujourd'hui, on peut dire que je réapprends à jouer au golf. C'est vertueux, mais ce n'est pas facile tous les jours. Quand on voit le sport à la télé, on se dit que c'est facile. Mais c'est un sport très compliqué. »

« Garder la tête sur les épaules »

S'il y a bien un écueil dans lequel Martin Doan ne tombe pas, c'est celui de croire que la distance à parcourir est courte entre être un bon joueur de golf occasionnel et évoluer sur un circuit professionnel. Car, en réalité, même ne serait-ce qu'avec un circuit comme l'Alps Tour, qui est la troisième division européenne, il existe un gouffre par rapport à un joueur amateur qui peut rendre des cartes autour du par dans des grands prix. « Il ne s'agit pas juste de bien jouer au golf une fois par semaine, mais d'avoir tous les jours la même intensité, confirme-t-il. Et c'est très, très dur. » Que ce soit en croisant Raphaël Jacquelin, qui passe régulièrement à l'académie AJ Coaching de Massane, ou en échangeant avec des joueurs de l'Alps Tour s'entraînant au sein de la structure montpelliéraine, il en a acquis la certitude : « Le niveau de l'Alps Tour est déjà énorme ».

Face à l'ampleur de la tâche, Martin Doan se ménage deux alliés : la lucidité, et le temps. La lucidité, d'abord, en se gardant bien d'affirmer que son défi va forcément vers la réussite. « Pour moi, c’est la base de garder la tête sur les épaules, affirme-t-il. Dès que tu prends le teston [expression du Sud-Ouest décrivant la prise de grosse tête, NDLR], tu te trompes de direction. Il y aura toujours meilleur que nous, et on peut toujours être meilleur soi-même. Dans le rugby, à part Antoine Dupont, on a tous meilleur à côté. » Il fera donc, quoi qu'il arrive, progressivement. Pas question de prétendre aller un jour sur le PGA Tour, « ce n'est pas du tout ma vision », insiste-t-il. Tout ira étape par étape, à commencer par celle de l'Alps Tour.

Deuxième allié : le temps. Laisser les mois d'entraînement faire leur œuvre, sans se mettre de délai ou d'ultimatum. Martin Doan n'exclut pas la possibilité de ne se rendre aux Cartes de l'Alps Tour que dans deux ans, et non fin 2026. Afin de ne pas griller les étapes, il a pour le moment conservé son statut amateur. Cela ne l'empêche pas de bénéficier du soutien financier de partenaires fidèles, qui étaient déjà à ses côtés durant sa carrière de rugbyman. Mais pour ce qui est de passer pro, il l'annonce lui-même : « Je ne prendrai le statut pro que si j'ai le niveau. » Pour le moment, il a surtout joué des compétitions dans son club de Massane. Il y a un peu plus de deux mois, il a vécu l'amère et très largement partagée expérience de se présenter dans le par après 15 trous, et de boucler sa partie à +5. Qu'importe, lui regarde plutôt devant, en se disant qu'il aimerait être entre 0 et 3 d'index d'ici environ un an. 

Quoi qu'il en soit, sa lucidité quant à l'ampleur de la tâche est proportionnelle à sa pugnacité. « On m’a toujours dit que c’était impossible que je rentre sur un circuit professionnel. Et moi, le mot "impossible", je ne le supporte pas », appuie-t-il. Au quotidien, sa force mentale puise également beaucoup dans la présence de sa compagne, Léa, qui vit en fauteuil roulant à la suite d'un accident de la route. « Elle m'a prouvé la force humaine et la force de la vie, livre-t-il. Donc même si le gars d’à côté me dit que je ne peux pas y arriver, je n’en ai rien à faire. Je n’y arriverai peut-être pas, mais personne ne pourra m’arrêter dans mes rêves. » Alors, puisque la saison est à souhaiter le meilleur...


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