Avant que les premiers coups du Masters ne soient tapés, la rédaction s'est prêtée, comme beaucoup d'autres, au jeu des prédictions. Favoris, vainqueurs, surprises et malédiction... Voilà ce qui a été vu dans la boule de cristal. 

Évidemment on parle de Rory McIlroy au Masters. Mais pas comme vainqueur... © Hector Vivas / Getty Images via AFP

La veste verte prendra la direction du LIV Golf

Cette fois c’est la bonne pour le LIV. Dans le coup pour la victoire ces dernières années, les joueurs du circuit financé par le PIF vont enfin repartir avec la veste verte. Deux d’entre eux font figure de favori logique en raison de leur état de forme du moment et de leurs faits d’arme passés à Augusta. Vainqueur en Géorgie en 2023, Jon Rahm est évidemment à l’aise sur le parcours dessiné par Bobby Jones où il a également engrangé quatre Top 10. Autre argument en faveur de l’Espagnol : un début de saison flamboyant marqué par une victoire à Hong Kong et trois deuxièmes places qui lui permettent d’occuper la tête du classement du LIV Golf.

Son dauphin au ranking n’est autre que Bryson DeChambeau, titré coup sur coup à Singapour et en Afrique du Sud ces dernières semaines. Le colosse américain a une histoire contrastée avec l'Augusta National Golf Club. Présomptueux à ses débuts, lorsqu’il qualifiait le parcours de « par 67 » en raison de sa puissance, il s’y était pris plusieurs claques (cuts ratés en 2022 et 2023) avant de trouver la clé. Sixième en 2024, il avait bouclé la dernière édition au cinquième rang après avoir bousculé Rory McIlroy jusqu’au neuf derniers trous. Plus sage mais toujours aussi puissant, il jouera à nouveau la gagne cette année. Parole de scout !

Ángel Cabrera, le deuxième chant du cygne

D’Horton Smith en 1934 à Rory McIlroy l’an dernier, cinquante-sept joueurs différents se sont imposés à l’Augusta National Golf Club. Dans cette liste, seuls dix-huit sont parvenus à remporter le tournoi plus d’une fois. Cette année, ils seront quinze, parmi les quatre-vingt-onze joueurs en lice, à avoir une chance de rejoindre le club des vainqueurs multiples. Mais sans faire injure aux récents champions que sont McIlroy, Jon Rahm et autres Hideki Matsuyama, qui disposent a priori des meilleures chances de l’emporter une deuxième fois, ce n’est pas par l’un d’eux que l’Histoire va s’écrire.

Vainqueur en 2009, battu en play-off en 2013 et auteur de cinq autres top 10 en vingt-et-une participations, Ángel Cabrera est celui qui va créer la sensation. Si señor ! Libéré sur parole en août 2023 après trente mois derrière les barreaux suite à une condamnation pour violence conjugale, « El Pato » (« le Canard ») a mis à profit son séjour à l’ombre pour faire son introspection, (re)devenir un individu respectable et remettre le golf au centre de sa vie. Depuis sa réintégration sur le circuit senior américain en 2024, il a collectionné une dizaine de top 10, dont trois victoires l’an dernier. À cinquante-six ans, il affiche cette saison des statistiques tout à fait respectables : 274 mètres de distance au drive, 68 % de fairways touchés, 67 % de greens en régulation et 28,42 putts par tour.
Favorisé par l’absence de pression liée à son statut de vieille gloire, l’Argentin va monter discrètement en régime cette semaine, améliorant chaque jour son score. Dimanche, il réussira ce que ni Bernhard Langer en 2014 et 2016, ni Fred Couples en 2017, n’avaient pu accomplir en leur temps : prendre son envol lors du dernier tour. En 2026, le vilain gros canard va enfin devenir un splendide cygne !

Un Rory McIlroy maudit

On ne s'épanchera pas trop sur ce scénario. Parce qu'il ferait vraiment mal s'il arrivait. Mais quand bien même : voir Rory McIlroy manquer le cut est tout à fait possible. D'abord parce qu'il y a cette histoire de malédiction. En 90 éditions du Masters, il est survenu à onze reprises que le champion en titre n'a pas fait partie des hommes ayant passé le cut. C'est arrivé au plus grand de tous, Jack Nicklaus, en 1967. Sandy Lyle, Ben Crenshaw, Nick Faldo et même Severiano Ballesteros par deux fois ! Plus récemment, on a vu Danny Willett (2017) et Sergio Garcia (2018) passer à la trappe. Et le dernier en date est Dustin Johnson en 2021.

Alors oui, Rory pour rafraîchir la statistique. Car, de manière plus concrète, quelques signes laissent craindre le pire. Après son retrait de l'Arnold Palmer Invitational le 7 mars dernier, cette faiblesse passagère se présente aujourd'hui comme le premier argument - l'art de voir le verre à moitié vide. Car depuis ce forfait, le Nord-irlandais n'a joué qu'un tournoi, le Players, et n'y a enregistré qu'une 46e place. Mais surtout, c'est peut-être dans les mots du n° 2 mondial que repose cette intuition de missed cut. Bien qu'il ait assuré avoir réalisé que, non, l'accomplissement du Grand Chelem (remporter les quatre Majeurs en carrière) n'était pas une fin en soi et qu'il cherchait encore à voyager vers de nouvelles grandes réussites, il est fort probable que sa motivation ne soit pas à son maximum. En réalité, lui même le dit : « Ces dix-sept dernières années, j'étais impatient que le tournoi commence ; cette année, peu m'importerait qu'il ne commence jamais. » Il y a évidemment deux visions : celle de se dire que le champion en tire du Masters est tellement délesté de la pression de gagner en Géorgie qu'il peut claquer un doublé historique (le verre à moitié plein). Et celle qui laisse penser qu'il sera en dilettante et loin du score demandé pour jouer week-end (le verre à moitié vide). Ce qui est bien, c'est que se tromper dans ce scénario est un soulagement. L'art d'être gagnant-gagnant.

Le choix de la valeur sûre

Endossons sans honte, l'espace de quelques lignes, le rôle du pleutre qui ne dévie jamais de la plus petite cote : le n°1 mondial, Scottie Scheffler, va remporter son troisième Masters. Parce qu'il est en tête de la hiérarchie planétaire ? Oui, certes, mais les arguments pour croire à sa victoire sont sûrement autres. À commencer par ce qu'il a déjà montré sur le parcours de l'Augusta National, en s'imposant deux fois de manière incontestable à deux reprises. Mais paradoxalement, ses performances les plus impressionnantes sont peut-être survenues lors des années où il a tendrement laissé quelqu'un d'autre enfiler la veste verte. Vous souvenez-vous d'avoir vu Scottie l'an dernier au Masters ? Non évidemment, vous étiez comme tout être sensé (en incluant sans doute Scottie lui-même), vous aviez les yeux fixés sur Rory. Figurez-vous qu'en sous-marin, l'Américain a fini 4e. Autrement dit, désolé pour l'ambiance en miettes, mais si Scottie arrive avec son meilleur jeu, il risque de gagner le droit de resservir ses burgers au dîner des champions l'an prochain.

Les chiffres ne mentent pas pour Åberg

Ludvig Åberg, 26 ans, sera-t-il le second golfeur suédois de l’histoire à remporter un Majeur ? Après Henrik Stenson, en 2016, à The Open du côté de Troon (Ecosse) lors d’un ultime tour ébouriffant face à Phil Mickelson ! L’actuel n°17 mondial se présente comme l’un des grands favoris à la victoire cette année au Masters. Ses dernières sorties sur le PGA Tour le prouvent : 3e au Arnold Palmer Invitational, 5e au Players Championship, 5e au Valero Texas Open ! Neuvième de la FedEx Cup en sept tournois joués, ce grand gaillard d’1m91 (pour 86 kg) est très à l’aise sur l’Augusta National. Pour sa première participation en 2024, onze mois seulement après être passé professionnel, il réussissait l’exploit de prendre la 2e place avec un score de -7 (281) et une seule carte au-dessus du par. Un 73 (+1) posté à l’issue du premier tour. L’année suivante, rebelotte ou presque. Il se « contente » de la 7e place à -6 (282) avec là encore un 73 comme plus mauvaise carte durant ses quatre tours. Pour la petite anecdote, il était encore en tête du tournoi (avec Rose et McIlroy) le dimanche quand il se retrouve au trou n°17 avant que les deux Britanniques ne se détachent et ne règlent finalement l’affaire en play-off quelques minutes plus tard.

En plus d’avoir engrangé en deux Masters seulement la modique somme de 2 863 500 dollars de gains, le natif d’Eslöv, connu pour ses trajectoires quasiment toutes rectilignes, trône selon Data Golf, qui fait office de « bible » en termes de statistiques, tout en haut du nombre de coups gagnés (True Stroke Gained) à Augusta sur le reste du champ. A 3,44, il devance ainsi Scottie Scheffler (3,26), Jordan Spieth (2.52), Jon Rahm (2.44) et Collin Morikawa (2.26). Alors si vous avez encore un doute sur les quelques billets que vous allez miser sur un potentiel vainqueur dans cette 90e édition, Ludvig Åberg est certainement un excellent placement !