Trente ans jour pour jour après sa disparition, François Mitterrand reste l'unique président de la République française golfeur. Discrète, sa passion pour le jeu n'en était pas moins authentique.
Theodore Roosevelt, Herbert Hoover, Harry Truman, Jimmy Carter : aux États-Unis, la liste des présidents non adeptes de la petite balle blanche est nettement plus courte que celle de leurs homologues golfeurs. Depuis les débuts de l'essor du jeu outre-Atlantique à la toute fin du XIXe siècle sous le mandat de William McKinley, pas moins de dix-huit des vingt-deux POTUS en fonction se sont en effet adonnés, avec plus ou moins d'assiduité et de succès, à l'art délicat du maniement des clubs.
En France, il est bien plus rapide d'aborder la question dans le sens inverse : alors que le jeu existe dans notre territoire depuis 170 ans (le Golf Club de Pau a été fondé en 1856), un seul chef de l'État était golfeur. Sur les vingt-cinq résidents qu'a vu défiler l'Élysée d'Adolphe Thiers à Emmanuel Macron, un seul a jamais swingué : François Mitterrand. Selon certaines légendes, sa pratique serait d'ailleurs gravée dans l'histoire du palais, dont les parquets, recouverts depuis d'épais tapis, porteraient à certains endroits les marques des chaussures à clous présidentielles !
Hossegor, où tout a commencé...
S'il nous a été impossible de dater avec précision les premiers swings de François Mitterrand, sa pratique du golf est avérée dès les années 50, époque où le natif de Jarnac enchaîne les portefeuilles ministériels sous la IVe République. « Je viens de vivre à Hossegor [...] les minutes les plus émouvantes de ma vie. J'ai battu un ministre au golf bijou : M. Mitterrand », écrit en 1952 dans Le Figaro littéraire l'éditorialiste Jean Prasteau, rapportant les propos de l'écrivain Raymond Dumay.
Le golf d'Hossegor est bien l'endroit où a débuté l'histoire d'amour entre Mitterrand et la petite balle blanche, comme l'indique Christophe Raillard, directeur du club de 1987 à 2023 : « Il venait depuis longtemps à Hossegor et il était ami avec mon père, Louis, et mon oncle, Laurent. Quand ils étaient jeunes, ils se retrouvaient souvent à la plage, et de fil en aiguille il s'est mis au golf avec eux après la réouverture du parcours à la fin des années 40 ou au début des années 50. » Dans la douceur de la côte landaise où il aime passer ses vacances - il achètera une maison à Hossegor, avenue des Fauvettes, en 1956 ; puis la ferme de Latche à Soustons en 1965 - l'homme politique se passionne pour un jeu que lui enseigne le professeur basque Claude Léglise.
En toute discrétion
Le temps avançant et ses ambitions politiques s'intensifiant, François Mitterrand met toutefois le golf de côté lorsqu'il est élu premier secrétaire du Parti socialiste en 1971. « Je n'avais plus le temps, les circonstances ne s'y prêtaient pas ; j'ai décroché », indique-t-il dans un entretien accordé à l'hebdomadaire VSD début 1988. L'honorable niveau atteint au cours de ses premières années de pratique ne bougera guère plus par la suite : « Je voguais vers des scores qui me satisfaisaient. De 20 à 17. Depuis lors, je végète. Cette longue interruption a aboli mes ambitions... » admet-il dans les colonnes de ce magazine, dont la couverture titre malicieusement « Mitterrand, le golfeur tranquille » (NDLR : titre trop bon pour ne pas être plagié ici !).
Pourquoi cette longue pause golfique, ces quatorze années d'abstinence jusque vers le milieu de la décennie 80 ? « Il est l'homme du Parti socialiste, le candidat de l'Union de la gauche, puis le président élu. Il ne peut donc pas vraiment s'afficher pratiquant un sport perçu comme de droite, un sport supposément réservé aux élites industrielles et commerçantes, dans des lieux retirés des villes et à l'abri des regards », analyse Patrick Clastres, professeur à l'université de Lausanne et auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire du sport et de ses relations avec les sphères du politique et du culturel. « Ce qui pouvait apparaître comme un atout, ou du moins n'apparaissait pas néfaste pour son image dans les années 50 ou 60, alors qu'il était ministre de la IV° République, participait au jeu politique de l'époque en oscillant entre centre gauche et centre droit, devient très différent quand il prend la tête du PS au congrès d'Épinay en 1971. Là, ça devient moins audible », poursuit l'universitaire.
Le président golfeur
C'est donc une fois installé à l'Élysée que François Mitterrand ressort les clubs du placard. Les temps ont changé : « Dans les années 80, le golf connaît une phase de mutation et, s'il ne se démocratise pas à proprement parler, il descend néanmoins vers les classes moyennes. Et ça devient beaucoup moins compliqué pour lui d'assumer sa pratique, sans toutefois en faire la publicité. Il avait aussi besoin de faire de l'exercice physique en raison de sa maladie, qui commence à faire l'objet de rumeurs, et d'un certain embonpoint », poursuit Patrick Clastres.
« J'ai repris [...] pour m'imposer une certaine discipline, une discipline agréable. Quand la discipline est agréable, on ne voit pas pourquoi on la rejetterait », explique François Mitterrand à VSD. « J'y trouve grand plaisir, parce que j'aime la marche, et c'est une marche qui se fait dans de beaux endroits, dans une nature presque toujours très accueillante... » Parmi ces beaux endroits, le golf de Saint-Cloud, où il fut membre semainier jusqu'à la présidentielle perdue de 1974, redevient l'un de ses terrains de jeu habituels. Il y effectue régulièrement neuf trous au petit matin, le jour de fermeture, avant de se rendre à l'Élysée... souliers à clous aux pieds !
Un amour jamais démenti
L'interview accordée à VSD en 1988, en pleine campagne présidentielle, marque un tournant dans la publicité que François Mitterrand accepte de faire de sa pratique. « Je le vois comme une opération de communication », analyse Patrick Clastres. « C'est un clin d'œil à un certain électorat, car dans le cadre de sa réélection il chercher à rassembler. Le golf a débuté sa descente vers ses classes moyennes, donc il se montre en golfeur, tout comme Valéry Giscard d'Estaing s'était montré en tennisman quelques années auparavant. Par ailleurs, il y a déjà des bruits qui courent à cette époque sur son état de santé, sa supposée fragilité, et là il montre que malgré son âge il continue à avoir une pratique sportive. »
Au-delà des stratégies de communication, l'amour de François Mitterrand pour le golf reste toutefois incontestable. Lorsqu'il revient en vacances dans les Landes, le chef de l'État ne manque jamais de fouler les fairways du golf d'Hossegor. « Il a joué tard, jusque vers la fin de sa deuxième présidence », se remémore Christophe Raillard. « Il avait un service d'ordre réduit autour de lui, deux ou trois personnes qui marchaient dans les bois, et exigeait très peu par rapport à son statut de président : une partie vide devant et une derrière, histoire d'être tranquille. Un jour - ça devait être au début dans les années 90 - il est venu jouer avec mon oncle et un autre ami, André Rousselet. Suivaient la partie : Pierre Bérégovoy et Helmut Kohl, qu'il avait dû recevoir à Latche. Et ça s'était fait avec la même simplicité ! » Même son cancer, révélé au grand public en 1992 à la suite d'une opération chirurgicale, mais connu de lui dès 1981, n'aura donc eu raison de sa passion.
Un joueur normal
Mais pour finir, quel genre de golfeur était François Mitterrand ? Au-delà d'un handicap annoncé à 17, le Président était-il davantage puissant ? précis ? instinctif ? technique ? « La prise de club, l'attitude devant la balle sont bonnes, le regard aigu montre une pleine conscience de ce qu'il faut faire. Le pivot des épaules est bon, mais l'action des jambes n'est pas la meilleure », juge respectueusement VSD. « Analysant son mouvement, on remarquera l'immobilité de la tête à l'impact : il joue avec un côté gauche ferme », badine Tennis & Golf quelque vingt ans plus tôt.
« C'était un joueur normal, ce qu'on appelle maintenant un bogey player », conclut en souriant Christophe Raillard. « Clubs en mains, son style n'avait rien de particulier : ni extraordinaire ni catastrophique, juste assez correct pour lui permettre de prendre du plaisir à ce jeu. Mais je garde surtout de bons souvenirs d'une personne qui se comportait bien sur un parcours, et qui venait non en tant que président, mais comme joueur de golf. » Comme tant d'autres avant lui, et tant d'autres depuis : un golfeur tranquille.
Sources
- Le Figaro littéraire du 30 août 1952
- Tennis & Golf n° 537 de décembre 1967
- Paris Match n° 1015 du 19 octobre 1968
- Golf Européen n° 124 de mai 1981
- VSD n° 542 du 21 janvier 1988
Remerciements à Stéphan Filanovich et Philippe Palli pour leur amicale et précieuse contribution.