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Mondiaux 2022 : « La question n’est plus de savoir si on fait de la prépa physique ou pas »

En plus d’être de très bons joueurs de golf, les meilleurs amateurs du monde sont devenus, au fil des années, de véritables athlètes. Les méthodes d’entraînement devraient même continuer à s’améliorer à l’avenir. Éclairages avec le kiné de l’équipe de France messieurs, Khélil Baba-Aïssa.

À l'exemple du Japonais Taiga Semikawa, la grande majorité des joueurs amateurs de haut niveau sont désormais de vrais athlètes. Tomas Stevens / ffgolf
31 août
3 sept.
CHAMPIONNAT DU MONDE PAR ÉQUIPES MESSIEURS - EISENHOWER TROPHY
LIEU : Golf National (Albatros) et Saint-Nom-la-Bretèche (Parcours Rouge), France
CATÉGORIE : Toutes catégories
Khélil Baba-Aïssa, kiné de l'équipe de France messieurs. (Photo Tomas Stevens / ffgolf)

Vous suivez les amateurs de haut niveau au sein de la ffgolf depuis 2013. Quelle évolution avez-vous constatée durant cette période ?
Quand je suis arrivé en 2013, il pouvait encore y avoir des joueurs pour qui la préparation physique n’était pas une évidence. Y compris en équipe de France. Des protocoles tels que les réveils musculaires ou le fait de faire de la musculation pendant les tournois n’étaient pas toujours suivis. Parfois, ça pouvait même être un frein. Il m’est arrivé de devoir réadapter mes réveils musculaires parce que les gars n’avaient pas le niveau pour faire un échauffement qui me paraissait anodin, avec uniquement des exercices en poids de corps (pompes, squats, etc.). Alors qu’aujourd’hui, quand les gars arrivent en équipe de France, la question est plutôt de savoir s’ils ont besoin de moi pour le faire. S’ils veulent que je leur donne des pistes d’amélioration pour le réveil musculaire ou la séance de muscu qu’ils vont faire dans la semaine. La question n’est plus du tout de savoir si tu fais ou pas, mais qu’est-ce que tu fais et comment tu le fais.

Le fait que les joueurs font de la musculation pendant les tournois peut paraître contre-intuitif pour beaucoup de gens. Pourquoi est-ce nécessaire ?
Il faut comprendre qu’en musculation et en préparation physique, si l’on n’est pas régulier dans les efforts, on se désadapte. Par exemple, Julien Sale (l’un des trois joueurs de l’équipe de France messieurs des Mondiaux, NDLR) entame cette semaine un cycle de sept semaines de tournois. Si, pendant ces sept semaines, il ne fait que jouer et qu’il n’entretient pas les gains en termes de force, de vitesse ou de volume musculaire qu’il a engrangés dans ses séances préalables, il va perdre son niveau physique. Il sera un moins bon athlète que ce qu’il était lorsqu’il a démarré cet enchaînement. Donc il faut faire des rappels dans la semaine. En ce qui concerne les blessures, il faut savoir une chose : mieux le joueur est entraîné, plus il fait de musculation avec un dosage adéquat, moins il risque de se blesser. L’inconfort vient du fait de ne pas être régulier. Mais si le joueur est régulier, il ne sent pas la charge. Pour les joueurs de haut niveau, maintenant, une séance de muscu, c’est comme une séance de practice. Ils ont tellement augmenté la cylindrée de leur machine que ça ne pose aucun problème pour eux de faire un parcours, puis une séance de practice, et le soir de la muscu, ou une séance de mobilité ou d’entretien.

Peut-on dire que, désormais, les joueurs de golf sont devenus des athlètes qui deviennent bons en travaillant leur technique plutôt que l’inverse ?

Julien Sale entame un cycle de sept semaines de tournoi, lors duquel une bonne condition physique sera indispensable. (Photo Tomas Stevens / ffgolf)

Dans tous les sports, quand la préparation physique est arrivée, les gens sont allés dedans à l’extrême. J’ai connu ça dans le rugby où, lorsque la préparation physique est arrivée, il n’y avait plus que des brutes épaisses. Il ne fallait plus que des gros gabarits. Et on a perdu un peu le feeling et le jeu rapide. Dans le golf, la prépa est arrivée un peu plus tard, grosso modo avec Tiger Woods, et elle s’est démocratisée ensuite, car il a pris tous les autres dans son sillage. Et pour moi, celui qui est allé dans l’extrême et qui a fait du "tout-prépa", c’est Bryson DeChambeau. Mais par exemple, il a pris dans son sillage Rory McIlroy, qui a un peu voulu faire pareil, mais qui, en fait, est revenu en arrière. Donc oui, la préparation physique fait avancer, mais il n’y a quand même pas que ça. Je pense qu’on en est là.

Que conseillez-vous, par exemple, aux jeunes qui arrivent dans le haut niveau et prennent des joueurs comme Bryson DeChambeau en exemple ?
Ça dépend du profil. Quand un jeune est déjà habitué à aller à la salle, il n’y a pas besoin de lui donner des figures comme ça en exemple, parce qu’il sait déjà l’importance de la chose. Mais certains, il faut leur dire, car ça représente un extrême. Si quelqu’un arrivait en disant que la muscu, ça sert à rien, ça nous permettrait d’avoir un exemple sous la main, de prouver que si, c’est une voie. Ce n’est pas l’unique, bien sûr, mais ça peut être une voie.

Lorsque vous suivez des tournois au bord du terrain, comme cette semaine lors des Mondiaux, est-ce que visuellement, la condition physique des joueurs vous paraît différente par rapport à il y a quelques années ?
C’est vrai qu’on voit de moins en moins d’athlètes hors de forme. Sur ces Championnats du monde, dans les équipes du haut de tableau, on ne voit pas de joueurs en surcharge pondérale, ou qui ressemblent un minimum à des athlètes. Ça a été une prise de conscience générale dans le golf qu’à haut niveau, c’est un vrai sport d’athlète.

Selon vous, à quelles évolutions faut-il s’attendre dans les années à venir ? Reste-t-il des terrains à explorer concernant la préparation physique ?
La préparation physique progresse toujours, comme les techniques d’entraînement ou l’analyse biomécanique. Mais pour moi, une des choses qui va peut-être pouvoir modifier ou même révolutionner non seulement le golf, mais le sport en général, c’est l’étude des neurosciences. Peut-être qu’on sera déjà à la retraite quand ça arrivera, mais je vois les choses comme ça. Alors attention : neurosciences et préparation mentale, ce n’est pas tout-à-fait la même chose. Les neurosciences pourraient, par exemple, rendre l’entraînement plus ergonomique pour notre cerveau. Elles pourraient aussi optimiser l’apprentissage, permettre de nous faire acquérir des techniques golfiques plus rapidement, et du coup gagner du temps pour travailler sur d’autres choses. On verra peut-être, d’ici quelques années, des spécialistes en neurosciences arriver dans les staffs. Ou bien des entraîneurs et des préparateurs physiques absorber du savoir en la matière pour le transmettre aux joueurs. L’avenir nous le dira.


Par William LECOQ, à Saint-Nom-la-Bretèche
2 septembre 2022