Martin Couvra et Adrien Saddier l’an passé, Matthieu Pavon ou Antoine Rozner avant eux… Les Français ont parfois été très médiatisés par le circuit européen. On s’est donc demandé comment tout cela fonctionnait.
Ça n’a probablement pas échappé aux yeux des plus grands passionnés. Sur le DP World Tour, circuit diffusé en France qui compte le plus de Tricolores (douze à temps plein), il en est un qui a le plaisir de jouer depuis plusieurs mois en compagnie de partenaires illustres. Après sa victoire en Turquie en mai 2025, Martin Couvra a foulé les fairways aux côtés de Shane Lowry, Collin Morikawa ou Brooks Koepka. La liste des pokémons rares commence à être longue pour le jeune Varois. Depuis le début de la nouvelle année, le Français a même partagé huit parties avec le seul Patrick Reed.
Pour expliquer comment le n° 2 français en est arrivé là, outre sa qualité de jeu, il faut d’abord s’intéresser à la programmation et à la diffusion du jeu. Pour les deux premiers jours de chaque tournoi, l’organisation du circuit opère un tirage au sort et forme les trios d’un tee time, une heure de départ. Un hasard quelque peu guidé car les acteurs sont réunis par catégories (vainqueurs de tournois, joueurs du top 50 européen, etc). En temps normal, un promu de l’HotelPlanner Tour sait donc, sans savoir précisément qui, quels peuvent être ses partenaires de jeu. Mais parmi la cinquantaine de tee times établie, la production audiovisuelle gérée par European Tour Production (ETP) donne une attention particulière à six d’entre eux : les TV draws, ou parties télé. Celles qui seront le plus suivies par les caméras du circuit - suivre toutes les parties de la première à la dernière est impossible ou économiquement rédhibitoire. « Il y en a trois le matin et trois l’après-midi », détaille Romain Langasque. « Que l’on joue bien ou mal, on nous verra si on est dedans. » La priorité leur est donnée. Voilà qui explique pourquoi, parfois, un Tricolore en réussite n’est pas toujours montré à l’image. Si elles n’assurent pas d’avantages particuliers sur le plan sportif pour les joueurs, ces parties offrent le luxe de ne pas jouer à 6 h du matin ou à 14 h. Mais alors qui intègre ces TV draws ?
Le souvenir de la première fois
Romain Langasque a joué sa première partie télévisée, en tant qu’amateur, lors du Masters 2016 avec Bernhard Langer et Hunter Mahan. Avant cela, il avait joué avec Darren Clarke et Matteo Manassero au British Open 2015 (hors TV draw).
Un circuit à vendre
Il faut d’abord prendre en considération que le circuit européen reste une entreprise. Et que celle-ci a besoin de se vendre. Et ses vitrines sont avant tout ses joueurs et ceux qui font parler d’eux. Par des victoires, des coups exceptionnels, une attitude. De l’autre côté de l’Atlantique, ce principe a en partie amené le PGA Tour à lancer un programme entre 2021 et 2024, le Player Impact Program, récompensant financièrement les joueurs donnant le plus de visibilité au circuit américain. Côté DPWT, faute d’avoir une même enveloppe de 290 millions de dollars à distribuer sur quatre ans, les moyens sont plus traditionnels. Les 1500 employés d’ETP ont ainsi pour objectif de mettre en lumière les stars de passage, les vainqueurs du moment ainsi que les presque-vainqueurs réguliers dans les TV draws et sur les réseaux sociaux. « Étant donné que les dix partent chaque année aux États-Unis, le Tour se concentre aussi sur les petits jeunes qui jouent bien comme Martin, ou en ce moment comme Jayden Schaper et Casey Jarvis (n° 2 et n° 3 du classement général de la saison) », ajoute Romain Langasque.
Quand le circuit tient une pépite en feu, il en profite donc pour le montrer. Donnant parfois lieu à des parties de rêve. Pour le principal intéressé, ces opportunités sont « un gain de temps » dans la prise d’expérience. « J’ai grandi avec les gars du pôle France quand j’étais en Espoirs, ensuite avec les pros à la fin de mes années amateurs. Là, c’est une marche au-dessus, mais ça fait partie du chemin de l’évolution je pense. » À chaque fois qu’il le peut, il prend notes des conseils et techniques distillés. « Il pose les bonnes questions, commente son caddie Olivier Elissondo. Par exemple, il a cherché à savoir en quoi chaque Majeur se distingue et quelles armes il fallait pour les remporter. » Au détour du long temps passé avec Patrick Reed à Bahreïn, le jeune Tricolore a vu l'Américain lui donner un cours particulier de wedging. Des privilèges qu’il considère comme « des bonus » tout en étant des opportunités logiques liées au niveau atteint ces derniers mois.
Bien sûr, ces périodes fastes sont sujettes à ne pas être infinies. Plus récemment, Martin Couvra a connu une légère baisse de régime (comparée à une saison 2025 hors normes). Résultat : des parties moins étoilées au Joburg Open et « seulement » huit apparitions dans les posts Instagram du DPWT depuis le début d’année ; contre 43 sur les sept mois précédents. « Le Tour a besoin de nous : on joue bien, on est en partie TV, on joue moins bien, on n’y est pas. Quand c’est le cas, ça me donne de la visibilité donc tout le monde s’y retrouve. Je ne me dis pas que c’est particulier à ma personne. »
L’ombre de Luke et de la Ryder
Comme dans tout sport, les grandes performances ne passent pas inaperçues. Et dans ces cas-là, certains responsables pointent le bout de leur nez. À la façon d’un Didier Deschamps qui viendrait observer un joueur lors d’un match de Ligue des champions dans le but de le sélectionner en équipe de France, il est un homme qui est amené à agir en équivalence dans le golf : Luke Donald. Le capitaine de l’équipe européenne de Ryder Cup des éditions 2023, 2025 et 2027, en activité réduite en tant que joueur, se déplace ponctuellement en Europe pour glaner quelques informations sur les nouvelles têtes en chauffe. Ceux que l’on voit moins dans les potentiels représentants de l’équipe européenne. Après sa victoire au Danemark en août 2024, Frédéric Lacroix s’était présenté trois semaines plus tard en Irlande du Nord pour l’Amgen Irish Open avec le plaisir d’être associé, pour les deux premiers tours, au Britannique et à Rasmus Højgaard. « C’était le début de la période de qualification pour la Ryder Cup. Luke Donald revenait pour la première en Europe. Quand on se retrouve dans sa partie, on sait que ce n’est pas pour rien. Parce que le staff européen s’intéresse à tout le monde. On n’est pas naïf non plus à se dire que l’on est en tête de liste, mais on sait comment ça fonctionne quand ça se passe bien. »
Victor Perez en 2023, Matthieu Pavon en 2025, nombreux sont les Bleus qui ont été sous l’œil d’un capitaine de Ryder Cup. Pour Martin Couvra, la rencontre avec Captain Luke s’est faite deux semaines après son succès turc, à trois mois seulement du match opposant l’Europe aux États-Unis. « J’ai vécu [cette détection] sans la vivre, explique le meilleur rookie de la saison 2025. C’est-à-dire que c’était dans ma tête mais au final, quand je vois que Marco Penge, qui avait fait une saison meilleure que la mienne, n’a finalement pas été sélectionné… Je me dis que j’étais loin et que l’engouement général était autant légitime qu’exagéré. » De manière plus hypothétique, il se souffle dans les coulisses du Tour qu’il pourrait s’agir d’une préparation sur le long terme. Une manière de rendre perméable de jeunes joueurs actuels aux enjeux, à la médiatisation et à la pression inhérente. D’en faire les Rory McIlroy de demain. « Martin joue bien, il a la bonne bouille et la bonne attitude, il fait le boulot par rapport aux médias », énumère son collègue et ami, Romain Langasque. D’où sa fort présence, malgré lui, sur les réseaux. Qui plus est, le Tricolore a le bon point d’être européen aux contraires des deux homologues sud-africains cités plus haut. Aux côtés des semblables d’une génération proche, comme Ángel Ayora, Eugenio Chacarra ou Marco Penge, ils incarnent les potentielles relèves des Fleetwood et autres Rahm, de dix ans leurs aînés. « C’est génial pour lui, termine Langasque. Nous on se charge de le charrier gentiment. La semaine dernière par exemple, il avait une partie avec moins de stars alors on lui a dit que ça ne devait pas être marrant de jouer avec des chatons. » Et pourquoi pas un jour le Tigre ?