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Franck Rigole : « La visualisation aussi appelée imagerie est une habileté très efficace »

La préparation mentale prend de plus en plus de place dans l’entraînement d’un joueur de haut niveau. Au sein de cette préparation il existe deux habiletés utiles pour gagner en contrôle, la visualisation et l’imagerie. Parlons-en avec Franck Rigole, psychologue du sport et intervenant auprès des équipes de France.

Franck Rigole, en 2015, sur le terrain aux côtés des joueurs. Alexis Orloff / ffgolf

Les plus grands sportifs utilisent ces méthodes de visualisation et d’imagerie. C’est une technique et un outil qui peut être entraîné et développé pendant l'activité sportive mais aussi en amont et après. Chaque athlète l'utilisera pour des fonctions diverses et variées, allant de la préparation à la consolidation d'un geste, à la planification d'une stratégie ou encore à la remémoration des actions réussies. Alors pourquoi s’en passer ?

Ce n’est pas pour rien si un certain Tiger Woods en parle et explique avoir gagné en créativité grâce à cette maitrise de l’imagerie. Autre exemple avec Jason Day qui visualise chacun de ses coups lors de sa routine en fermant les yeux pendants quelques secondes.

La visualisation est la première étape de cet apprentissage qui peut commencer dès le plus jeune âge. Un jeune cerveau est tout à fait apte à utiliser cette habileté et tout le monde peut le faire. Viennent ensuite l'entraînement, le perfectionnement et la maîtrise de l'habileté pour une meilleure connaissance de soi. Le but ultime de cette pratique : la performance, mais pas que, qu’elle devienne automatique afin de permettre une plus grande intensité et qualité de l'entraînement mais aussi qu’elle apporte de la confiance au joueur qui va se voir réussir.

Qu’est-ce que la visualisation et l’imagerie ?

Franck Rigole : « La visualisation, si on prend la définition simplifiée, c’est la capacité mentale à créer "dans sa tête" une image; c'est la capacité de se représenter une situation en interne ou en externe (comme si on se regardait faire de l'extérieur). Typiquement en parlant de golf c’est imaginer  la roule de la balle sur un green ou le vol de la balle uniquement dans sa tête.

La deuxième étape c’est l’imagerie motrice qui est plus avancée. Là on parle d’imaginer, de simuler mentalement le mouvement avec son corps mais dans son cerveau. Bien sûr ça ne vient pas tout seul, il faut la travailler avec des exercices. Mais c’est une habileté très bénéfique qui permet de pousser le contrôle de soi à son maximum. »

Le cerveau est anticipateur de l’action. Il programme l'action pour la rendre plus efficace. Cette anticipation peut être involontaire ou volontaire. Le sportif, en utilisant cette habileté, est alors entièrement concentré sur le process. La finalité c’est de se connaître pour contrôler sans faille ce qui est contrôlable.

Concrètement, comment ça marche ?

F. R. : « Ce qui a été constaté dans les recherches sur le cerveau c’est que les mêmes circuits cérébraux sont impliqués dans l’exécution, l’observation et la simulation de l'action. On apprend donc en répétant, en observant mais également en simulant. C’est pour ça aussi qu’on apprend beaucoup par mimétisme et que notre cerveau joue ce qu’il voit, souvent à notre insu.

L’entrainement mental a donc autant d’impact que l’entrainement réel sur le cerveau et c’est une superbe technique quand on est contraint. Cette technique a cependant semble-t-il une limite. Quand elle est décontextualisée, l'imagerie ne prend pas en compte les émotions. La pression ou le stress par exemple ne peut se ressentir lorsque l’on pratique hors contexte la visualisation d’un coup de driver au départ du 18. Ces sentiments ne se ressentent que dans l’action pure. 

Cependant, sur le terrain, l'imagerie  et la visualisation, sont quasiment indissociables de la routine des golfeurs. Visualiser la trajectoire souhaitée, imaginer le mouvement de son corps et l’intensité du geste avant d’aller taper son coup. Cela permet d’être à 100% dans son shot sans distraction. Typiquement il est très difficile d’aller déranger Jason Day, qui utilise cette habileté, lorsqu’il visualise son coup, les yeux mi-clos, durant les quelques secondes qui précèdent son swing. »

Comment travaillez-vous cet outil avec les jeunes des Pôles Espoir et Pôles France ?

F. R. : « On travaille en fonction de leur savoir-faire. Tous n'ont pas les mêmes compétences de jeu ni les mêmes habiletés devant cette pratique. Certains sont capables d’aller plus loin que d’autres dans l’imagerie et il est important d’écouter les jeunes pour s’adapter à leurs aptitudes.

Franck Rigole (à droite) et Édouard Bréchignac, en 2011, au sein du staff équipe de France. Alexis Orloff / ffgolf

Pour revenir sur les contraintes, cette période de Covid-19 a justement été un moment où les jeunes n’ont jamais autant "travaillé" en prépa mentale. La plupart d’entre eux sont tellement pressés d’aller jouer. Or pendant deux mois ils ont eu le temps d'entraîner et de perfectionner leurs habiletés de visualisation, la gestion des pensées et des frustrations par la méditation, ou la relaxation par exemple. Pendant ce confinement on s’est retrouvé dans le même cas de figure qu’une blessure et par ce principe d’imagerie on permettait aux enfants de continuer à exercer leur cerveau.

On leur a proposé des exercices. Certains étaient devant le filet à faire un travail technique en faisant des ajustements avec leur coach par vidéo. On en tire un film avec le swing idéal pour le jeune. On va ensuite demander à l’enfant de regarder son film avant de dormir. Il gagnera du temps dans l’apprentissage.

Un autre exercice était de jouer trois trous d’un parcours qu’il connaît bien en visualisation. Par exemple demander au jeune de s’imaginer au départ du 1 de l’Albatros, de jouer trois trous et après on débriefe la partie. Certains vont dire que leur vision était un peu floue ou très nette, ou lente. D'autres vont exprimer à quel point ils se sentaient immergés dans l'action. Le but était d'abord de rester en contact avec le jeu; mais aussi, en les questionnant, de leur permettre de comprendre ce qu’ils avaient  vécu et de développer cette habilité pour la rendre plus efficace. Alors plus grande sera leur capacité à préparer chaque shot dans son intégralité. L’objectif est d’être parfaitement connecté à sa cible, 100% focus. »

Sont-ils réceptifs et que leur apporte ce travail mental ?

F. R. : « Les jeunes golfeurs sont très doués pour ça, ils sont 90 %, sans problème, à visualiser et à très facilement utiliser cet outil. Ça leur parle assez vite parce qu'ils l'utilisent déjà souvent inconsciemment. Cette imagerie est un vrai plus dans l’apprentissage, le perfectionnement et la consolidation d’un geste technique. Tu peux également l’utiliser dans la préparation des compétitions, pour créer un plan de jeu par exemple,  l’utiliser dans les routines, programmer, anticiper.

Ça leur demande d'abord beaucoup d’effort conscient chaque jour mais les bénéfices sont nombreux notamment sur la qualité et l'intensité de leur concentration. Ce qui est important c’est de s’impliquer à fond quand on utilise ces outils pour être de plus en plus expert dans son domaine. Nous leur demandons de préparer, d’imaginer chaque coup avec beaucoup d'intensité avant de jouer. Si l’intensité dans la visualisation est forte, le coup sera réussi avec plus de probabilité. Notre pédagogie s’appuie donc notamment sur cette habileté.  

Si le soir, avant de t’endormir, tu rejoues dans ta tête les cinq ou trois meilleurs coups du jour, tu vas gagner en confiance. En faisant ces exercices au fur et à mesure, le joueur ou la joueuse construit une image de soi positive.

Beaucoup de grands sportifs utilisent ce principe d’imagerie et de visualisation. Les pilotes de F1 par exemple, gymnastes, grimpeurs, golfeurs, ou encore les skieurs. Notre but c’est de les motiver à entraîner cette visualisation, que ça devienne presque automatique. Il n’y a pas un sportif qui n’anticipe pas ses actions et les témoignages de ces sportifs ainsi que la littérature montrent que cet outil est indispensable à la performance. »


Par Romain MURAILLE
4 juillet 2020