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Les grands champions français de jadis #1 : Arnaud Massy

Il y a soixante-dix ans, jour pour jour, le golf français perdait son plus grand champion. Le 16 avril 1950, au terme d'une existence de 72 ans et d'une carrière presque aussi longue, Arnaud Massy s'éteignait, laissant derrière lui un palmarès encore inégalé dans l'Hexagone.

Cet article est le premier volet d'une série consacrée aux grands champions qui ont marqué les débuts de l'histoire du golf en France. Documents : collection Alexis Orloff (sauf mention).

« Ce Français à l'âme écossaise »

Arnaud Massy
(Collection Georges Jeanneau)

21 juin 1907. La date ne signifie pas grand-chose aux profanes, et même aux plus cultivés des amateurs de golf, mais elle figure bel et bien, gravée en lettres d'or, dans le grand livre du sport tricolore. En ce premier jour de l'été, un vendredi, alors que le pays s'intéresse à tout sauf au golf, passe-temps encore pratiqué principalement dans l'Hexagone par des Anglais en villégiature, le Royaume-Uni se passionne pour la quarante-sixième édition – déjà ! – de son championnat. Cette année-là, « The Open » se déroule au Royal Liverpool Golf Club, un links situé dans la commune de Hoylake, non loin de Liverpool. Sorti vainqueur de sa session de qualification disputée sur trente-six trous le mardi, Arnaud Massy brille depuis le premier tour, joué le jeudi matin, sous la pluie et le vent qui arrivent de la mer d'Irlande. Bien que seul non-Britannique dans le champ, il n'est pas étranger à cet open qu'il dispute chaque année depuis 1902, où il se tenait à... Hoylake, déjà. Installé en Écosse à North Berwick où il enseigne, marié à une Écossaise, « ce Français à l'âme écossaise », comme le décrit la presse britannique d'alors, est aussi à l'aise dans la tempête que le plus endurci des Highlanders.

Né dans le berceau du golf en France

Il faut dire que Massy, né le 6 juillet 1877, est basque. Né dans la ferme familiale à Biarritz d'un père laboureur et d'une mère cuisinière, il a eu sa dose de gros temps durant ses jeunes années, à bord du sardinier sur lequel il travailla l'été dès l'âge de quatorze ans, ou l'hiver sur le parcours de fortune bricolé avec ses copains caddies à côté du golf du Phare, ouvert en 1888. « Cette victoire fut incontestablement facilitée par l'expérience que j'avais pu acquérir pendant mes premières années de golf, quand je devais jouer à Biarritz les jours où le vent soufflait en tempête », admet-il à l'époque. Victoire, oui, car Massy s'adjuge le titre de « Champion Golfer of the Year », battant tous les plus grands professionnels britanniques ! Dans l'histoire de ce tournoi déjà vénérable, il devient le premier non-Britannique à s'emparer de la « Claret Jug », quatorze ans avant le premier Américain (Jock Hutchinson), cinquante ans avant le premier latin (l'Argentin Roberto de Vincenzo) et soixante-douze ans avant le second Européen du continent (Severiano Ballesteros)... Si son triomphe est loin de faire les gros titres de la presse française, le quotidien L'Auto note néanmoins dans son édition du 24 juin que « ce succès du champion français, qui devient en réalité le champion du monde […], est le premier de son genre dans les fastes du golf et de presque tous les autres jeux où les Anglais n'ont jamais trouvé leur maître. » De retour au pays quelques jours plus tard pour y disputer la deuxième édition de l'open de France, dont il est le tenant du titre, Massy est accueilli en héros. Sous les yeux du public présent à La Boulie, il triomphe à nouveau, en battant là encore les meilleurs Britanniques venus tenter de laver l'affront !

Massy Nivelle

L'égal des plus grands champions d'outre-Manche

La carrière internationale d'Arnaud Massy est alors véritablement lancée, et le Basque moustachu au finish de swing en « queue de cochon » est considéré comme l'égal des Vardon, Ray, Braid et autres Taylor. De part et d'autre de la Manche, il continue à gagner : une prestigieuse exhibition organisée à Cannes par le grand-duc Michel de Russie en 1907, la première édition de l'open de Belgique en 1910, son troisième open de France en 1911, le premier open d'Espagne en 1912. En 1911, il manque de remporter un deuxième British Open, s'inclinant en play-off face à Harry Vardon. En 1913 à La Boulie, il mène les mousquetaires français Louis Tellier, Jean Gassiat et Eugène Lafitte à une écrasante victoire 6 à 0 face à un quatuor américain en tournée en Europe. Professionnel respecté autant pour ses succès en compétition que pour la qualité de son enseignement, il est alors au sommet de sa carrière. Mais, comme beaucoup de ses compatriotes sportifs, il est stoppé dans son élan par la Première Guerre mondiale, à laquelle il prend part au sein d'un régiment d'infanterie. Touché à la cuisse droite par des éclats d'obus en septembre 1916 lors de la bataille de Verdun, il en ressort décoré, mais diminué.

Après la Grande Guerre, un retour au premier plan

Massy

Guéri, Massy met à profit l'entraînement militaire rigoureux reçu dans les rangs de l'armée pour revenir au premier plan dans les tournois de golf qui renaissent après le conflit. À l'été 1919, il s'adjuge à La Boulie le championnat individuel des Jeux Interalliés, la France remportant le classement par équipe. En 1921 au Touquet, il s'incline en play-off de l'open de France face à Aubrey Boomer, mais remporte l'épreuve une quatrième fois quatre ans plus tard, également en play-off, en dominant Archie Compston. Et s'il ne joue plus les premiers rôles au British Open, sa dernière performance étant la sixième place décrochée en 1921, il exporte avec brio le golf français outre-Atlantique : fin 1925, il participe à une tournée de trois mois en Floride, au cours de laquelle, associé à Compston, il domine en match-play les amateurs américains Watts Gunn... et Bobby Jones, le futur auteur du Grand Chelem ! « Cette année-ci, je me suis entraîné avec la plus grande régularité, à raison de quatre fois par semaine. J'ai fourni un grand effort pour parvenir à m'alléger de seize kilos... J'étais un peu gras... » commente malicieusement Massy dans les colonnes du Miroir des Sports peu avant de faire voile vers les États-Unis.

Oubli et dénuement

Le Golf Massy

Si plusieurs titres nationaux, ainsi que deux opens d'Espagne en 1927 et 1928, viennent garnir son armoire à trophées, la fin des années 20 marque l'inexorable déclin du champion. La cinquantaine approchant, Massy se consacre principalement à l'enseignement et au développement de parcours en France, notamment à Chantaco, qui s'ouvre en 1928 sous l'impulsion de la famille Thion de la Chaume. Là, il prend sous son aile nombre de futurs pros français, dont Raymond Garaïalde, le père de Jean Garaïalde qui le rejoindra bien des années plus tard au palmarès de l'open de France. Au début des années 30, il s'installe à Marrakech au Maroc où il devient l'instructeur privé du pacha El Glaoui. Il revient en Europe au décès de son épouse en 1935, alternant séjours en France et en Écosse, où ses trois filles et sa petite-fille sont installés. Souffrant des privations imposées par l'occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale, il est contraint de vendre la plupart de ses trophées et souvenirs, et sombre dans un relatif dénuement après un appel au secours ignoré par le Royal & Ancient. Il passe les dernières années de sa vie en semi-retraite en Normandie, au golf d'Étretat qu'il contribue à agrandir après la guerre. Le 16 avril 1950, il s'éteint dans la station balnéaire, dans l'anonymat. Unique Français victorieux dans le Grand Chelem, vainqueur d'une multitude de trophées dans tous les pays qu'il a visités, formateur d'une génération de champions qui brilla à sa suite sur le Vieux Continent, auteur du premier livre consacré au golf dans notre pays (Le Golf, 1911), Arnaud Massy reste, soixante-dix ans après sa mort, plus qu'un simple nom dans les almanachs sportifs : un géant, une légende, et l'ancêtre de tous les pros français.

Quelques sources sur la vie d'Arnaud Massy


Par Alexandre MAZAS
16 avril 2020